sainte Philomène

Sainte philo

Bac 2018, épreuves de philosophie

Où la philo mène

 

     Deux hommes sont accoudés au comptoir du café de la gare. La gare a disparu depuis longtemps mais le bar est resté, signe que toute trace de civilisation n’a pas disparu du centre de la petite ville. À leurs vêtements modestes et fatigués, on voit tout de suite que ce sont des intellos, des profs probablement. Ils discutent à voix basse mais on voit bien que leur sujet les passionne.

     – Je te dis que l’enseignement de la philosophie c’est l'apprentissage de la liberté par l'exercice de la réflexion.

     – Très bien, explique-moi pourquoi la série L a besoin de 8 heures de cours de philo par semaine, la série ES 4 heures, la série S 3 heures et les séries technologiques 2 heures seulement. Les littéraires ont sans doute besoin de réfléchir plus que les autres, ou alors ils ont moins de capacité de réflexion, il leur faut plus de cours. Quant à l’apprentissage de la liberté, on se demande pourquoi les techniciens en ont moins besoin que les littéraires.

    – Parti avec du retard, Achille ne rejoindra jamais la tortue, bien qu’il court beaucoup plus vite !

    – Qu’est-ce que tu racontes ?

    – C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Zénon d’Élée. L’enseignement de la philo ne peut être que paradoxal. Quoiqu’on enseigne, on ne peut inculquer aux élèves de vérité définitive (sujet ES). On ne peut pas prouver qu’une théorie est vraie, on peut juste prouver qu’elle est fausse ou incomplète.

     – Je comprends maintenant pourquoi les L ont besoin de plus de cours que les autres. Les théories fumeuses des philosophes qui vont jusqu’à se demander : peut-on renoncer à la vérité (sujet L) faute d’en trouver une admise par tous, suscitent des réfutations bien plus complexes pour eux.

     Ils commandent une autre bière sous le regard réprobateur de la petite serveuse, qui pense au fond d’elle-même que le désir est la marque de notre imperfection (sujet S). Ces deux-là ont le désir de s’enivrer, ce n’est certes pas un exemple de perfection.

    – Platon lui-même, distingue dans l’allégorie de la caverne, l’opinion (doxa) jugement porté sans connaissance véritable et la connaissance intelligible, la science. N’est-ce pas dire que les scientifiques n’ont pas besoin de philosophie ?

    – Pas tout à fait. L’expérience peut-être trompeuse (sujet voie technologique) si elle se laisse dominer par l’opinion. Il est donc nécessaire que le scientifique puisse organiser son jugement en toute liberté, il doit donc philosopher lui aussi.

    – Sauf que beaucoup de progrès majeurs en sciences sont dus bien plus à l’intuition, voire à l’erreur (sérendipité), qu’à une réflexion organisée. On trouve d’abord, on prouve après. Et pour maîtriser le progrès technique (sujet techno.) il n’est point besoin de philosopher !

    – Bon, tu es contre l’enseignement de la philo ?

    – Parfaitement, je ne vois qu’un domaine où elle pourrait être utile, l’étude encyclopédique des arts, peut-on y être insensible ? (sujet ES), des idées et des religions. C’est d’ailleurs de cette manière que les autres pays européens voient l’enseignement de la philo. Nous sommes dans le domaine de la culture. Nous rend-elle plus humain ? (sujet L). La question est stupide, si on néglige le côté agricole, comme d’ailleurs toutes les autres posées au bac.

    – Ah oui ! Mettons la culture des radis en terminale.

    – C’est ça, mais les citadins pourraient en éprouver de l’injustice et est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? (sujet S)

    – Ce qui serait juste ce serait d’abandonner cette sottise archaïque qui nous vient de la Révolution, qui ne sert à rien ni à personne, si ce n’est à briller en société. Le pouvoir est aux mains des technocrates et je ne crois pas que leur système de pensée ait quelque chose à voir avec Descartes, Pascal, Rousseau ou même Finkielkraut.

    – Allons à ta santé ! On ne va quand même pas changer une chose instituée par Napoléon et c’est tellement français de discuter dans le vide (comme nous le faisons!).