tourisme de masse

Touristes a p yongyang

Le désastre du tourisme de masse

    Il faut sauver la planète disent-ils. Et les voilà partis à des milliers de kilomètres de chez eux pour visiter ce qu’ils ont vu à la télé des dizaines de fois. Certes, ce n’est pareil de voir en vrai ce qu’on a entrevu sur l’écran à cristaux liquides. On a l’odeur en plus et le sentiment du réel, parfois poignant il est vrai. Et on partage (mot clé des touristes) avec les indigènes toujours souriants, aimables et communicatifs : What is your name ? Were do you come from ? Les pauvres sont gentils en général.

     On dit, j’ai fait la Grèce, moi j’ai fait Bali, les Caraïbes, l’Iran, la côte ouest (pas de la Bretagne, des États-Unis of course), l’Algérie (t’as pas eu peur ?), l’Inde (la misère, incroyable !), les îles (y en a partout)… Les fous furieux du voyage vous assomment de descriptions de sites extraordinaires et principalement d’aéroports où ils ont passé des heures, voire des jours entiers, à attendre un avion pour rentrer à la maison.

     Partons, loin, dépaysement garanti : air climatisé, piscine fraîche, cocktails de ouf, lits de 160 ou plus. Ça me rappelle un menu de restaurant du Kerala (Inde) qui mentionnait du ‟poulet comme à la maison” (en français, mar plij). Quel dépaysement ! Chaleur, moustiques, serpents et crocodiles à la demande mais on n’est pas obligé. Le must c’est la croisière. L’hôtel sur la mer. Trois mille amis qui naviguent ensemble, qui mangent, boivent (forfait bar illimité), dansent et jouent toutes les nuits et sont trop fatigués au matin pour aller en excursion. Que du bonheur on dit, quand on rentre enfin chez soi pour se refaire une santé.

     Nous sauverons la planète tranquillement chez nous. Nos ordures nous les avons laissées sur un îlot en Thaïlande (à Koh Poubelle ou quelque chose comme ça) où le plastique glisse doucement dans l’océan. On leur a pourtant bien recommandé de ne pas jeter les pailles des boissons à la mer. D’ailleurs nous nous en occupons sérieusement et aussi des coton-tige, ils seront bientôt interdits. Et en mer nous respirons le bon air : un peu chargé de particules fines (un seul gros paquebot en émet plus qu’un millions de voitures) et 30 de ces navires produisent autant de gaz à effet de serre que la Grande-Bretagne toute entière. Les Inuits pleurent sur leurs glaces polluées par les touristes toujours plus nombreux. Qu’ils se rassurent, il n’y aura bientôt plus de glace et ils ne viendront plus. Alors prenons l’avion, il n’est guère plus polluant qu’une voiture (en passager/km) mais si vous allez à New-York vous consommez la totalité de votre budget carbone pour l’année, en une seule fois (et pareil au retour). Il vaudrait mieux y aller en voilier.

     Alors n’allons pas trop loin, à Compostelle à pied par exemple si on ne craint pas les punaises de lit, ou à Venise où l’on versera une larme en patientant une heure pour franchir le pont des soupirs, ou à Barcelone dans la foule compacte, le nez en l’air pour apercevoir la Sagrada Familia, qu’on renoncera à visiter faute de temps. Restons en France. L’île de Ré c’est bien, si vous ne craignez pas la corrida des vélos électriques débridés. La montagne ça vous gagne ? Lançons-nous dans l’ascension du Mont Blanc. Avec un peu de chance nous ne ferons pas partie des 5 à 7 morts annuels, parmi les 2 000 touristes qui tentent d’atteindre le sommet (moins de la moitié y parvient, même avec un guide). Heureusement, contrairement à ce qui se passe pour l’Everest, les cadavres sont tous récupérés.

     Quelle tarentule pique les gens, pour qu’ils se ruent en masse chaque été à l’autre bout du monde ? Je crois que, comme Jules César ils veulent pouvoir dire : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Je suis venu (dire le nombre de Km et la destination exotique), j’ai vu (citer les sites et monuments vus, que tout le monde connaît mais n’a pas encore visités), j’ai vaincu (l’angoisse du départ, du voyage, de l’inconnu, de la maladie, des accidents, des voleurs, des taxes, etc.). On pourrait ajouter, j’ai pollué l’eau, la terre et le ciel, exaspéré les habitants (qui ne trouvent plus à se loger), piétiné des sites archéologiques… La solution pour éviter le désastre ? La téléportation quantique, mais elle ne fonctionne encore que pour les particules intriquées. Alors partons seul ou à deux, sans argent, avec un vélo et un sac à dos. Nous aurons le temps de regarder autour de nous et de parler anglais. Et ça nous fera de jolis mollets.

     Adieu calme et sérénité, douceur du farniente, lecture, paresse crapuleuse, contemplation des beautés familières, je pars en vacances ! Avec une pensée pour ceux qui ne peuvent pas partir et qui n’habitent pas comme moi dans une région superbe et fraîche, qu’il me tarde déjà de retrouver.