Rayon ardent

Le rayon ardent

     En allant me coucher l’autre soir, je remarque sur une chaise rembourrée et tapissée de velours, un grand trou noir. Je suis sidéré. Une brûlure profonde de deux ou trois centimètres et longue de cinq ou six, troue la mousse et le tissu. J’appelle mon épouse pour constater les dégâts.

     – Mais... dit-elle, stupéfaite.

     – Je dis comme toi, je réponds.

     Quel phénomène a pu provoquer cette brûlure ? Dans la maison personne ne fume, aucune flamme, tout est électrique, la cuisine est équipée d’une plaque à induction. Rien ne chauffe, même pas les radiateurs car, bien que nous soyons fin octobre, il ne fait pas encore froid. Ça ne peut venir que de l’extérieur. Nous passons en revue les causes possibles. La fenêtre était restée entrebâillée toute l’après-midi, un soleil radieux avait mis une belle lumière d’automne sur les murs de la chambre.

     C’est toujours de la faute des autres, tant qu’on n’est pas convaincu du contraire. Un avion ou un satellite a laissé tomber quelque chose d’incandescent qui a pénétré par la fenêtre. Presqu’impossible car la chaise n’était pas devant l’ouverture et je vois mal un mégot jeté dans les toilettes d’un avion, parvenir sans s’éteindre jusqu’à notre chambre. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de fumer dans la station spatiale internationale.

     Ou alors, les ouvriers occupés sur les toits des maisons voisines à ramoner les cheminées, ont projeté quelque scorie brûlante, qui est entrée par la fenêtre pour agresser notre pauvre chaise. Je ne constate aucune trace de scorie. Le mystère s’épaissit. Des travaux chez les voisins ? Des élagueurs ? De la foudre en boule ? Ça c’est une belle hypothèse, mais la foudre en boule est un phénomène rarissime, surtout quand il fait un temps splendide. Et là, ce serait vraiment une petite boule, un peu mesquine. Il ne nous reste plus qu’à nous coucher, en ruminant des scénarios de plus en plus catastrophiques au fur et à mesure que la nuit avance. Je rêve aux stigmates apparus sur le bras de sœur Marie-des-sept-douleurs en 1878, des traces de brûlures à jamais inexpliquées.

      Nous nous réveillons tard, presque étonnés que la maison ne soit pas en flammes. La brûlure de la chaise est toujours là, mystérieuse, inexplicable, inquiétante. La fraîcheur matinale éclaircit les idées. Sur la commode près de la chaise, est posé un miroir sur pied à deux faces. L’une plane pour un reflet réaliste sans pitié et l’autre concave pour grossir les défauts du visage, jusqu’à faire peur. Une idée surgit, Eurêka ! Toutefois, je ne me précipite pas tout nu dans la rue comme Archimède. Le miroir grossissant placé devant la fenêtre a pu renvoyer les rayons du soleil sur la chaise, comme les réflecteurs paraboliques du savant grec, qui incendièrent les vaisseaux romains devant Syracuse.

      Vérification faite aussitôt. La face concave concentre les rayons du soleil comme une loupe. À un mètre du miroir, il est impossible de tenir la main plus de quelques secondes au foyer de la parabole. La chaleur est largement suffisante pour enflammer un morceau de papier ou pour consumer une mousse ou un tissu inflammable.

      Amis qui ôtez vos points noirs devant un miroir grossissant, pensez à ne jamais le laisser face au soleil. Il pourrait diriger un rayon ardent sur les rideaux ou les objets alentour et provoquer ainsi un incendie catastrophique. On le sait depuis vingt-trois siècles environ et moi je l’ignorais.

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