orthographe

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L'accord des noms et adjectifs par le Dr Tewfick-Pacha

Eloge de l'orthographe française (suite)

Par le Dr Tewfick-Pacha de l'université d'Eyoub

 

Le pluriel des noms et adjectifs

 

           Le petit Jules a écrit : « Les maison sont rose.» Horreur ! La maman sanglote, ses larmes tombent sur la dictée fatale, l’encre se dilue dans les pleurs et forme sur le papier des petits nuages très beaux. Le papa considère le zéro en dictée comme un échec personnel. Ses petits spermatozoïdes n’ont pas transmis son don pour l’orthographe à son rejeton, ne serait-il pas son fils ? Il hésite entre la gifle interdite et l’insulte infâmante mais il se tait. La souffrance lui clôt le bec avec un accent circonflexe.

          Comment est-t-il possible qu’une règle aussi simple ne soit pas appliquée, sinon comprise, par un enfant de huit ans normalement constitué ? Jules n’est pas un imbécile, il a dépanné son père qui s’apprêtait à jeter son ordinateur par la fenêtre de désespoir, il le bat régulièrement au football en jeu vidéo. Il se sert couramment du four à micro-ondes, (ses parents oublient parfois de lui préparer à manger) sans avoir jamais lu la notice. Ce n’est pas un génie non plus. Les tables de multiplications n’ont pas accès à son cerveau. Pour trouver combien font 9 fois 7, il utilise une méthode digitale, complexe et lente, d’origine chinoise, trouvée sur internet. Ça marche, à condition de disposer d’un délai suffisant.

           Pourquoi n’applique-t-il pas la règle élémentaire de l’accord des noms et des adjectifs ? Il paraît naturel à Jules d’écrire : « Les maison. » Ça ne le choque pas le moins du monde. Il y a plusieurs objets nommés maison, comme l’indique l’article défini pluriel les placé devant. Il n’est donc pas logique de mettre un s à maison qui est une unité (un concept si on est architecte). Ni nécessaire pour la compréhension. La multiplicité des constructions est suffisamment indiquée par l’article (déterminant). Si on avait écrit maisons tout seul le pluriel aurait été nécessaire mais avec les… En poussant le raisonnement à son terme, il faudrait donc dire les cheval.

          Certains pluriels sont irréguliers. Les premiers mots balbutiés par nos ancêtres n’avaient peut-être pas pour support une grammaire élaborée afin de communiquer sans ambigüité (tolérance orthographique sur la position du tréma). Ils n’avaient pas encore l’Académie française et ne recevait pas le Journal officiel, pourtant indispensables de nos jours. Pour dire : « Je vois des chevaux dans la plaine» et avertir le sorcier d’allumer le feu, parce qu’on allait bientôt manger, Naoh depuis son observatoire s’écriait : « Arrh ! Cheval, o ! Miam miam. » Le o, exclamation marquant une vive approbation, signalait donc qu’il y avait plusieurs cheval, contracté depuis en chevaux. Farfelu ? Peut-être pas. Bien plus tard, en ancien français, la forme de l’affirmation variait suivant qu’elle engageait la première personne (o je), la seconde (o tu) la troisième (o il). C’est cette dernière qui s’est fixée d’abord en oil puis en oui. Le miam miam quant à lui, ne nécessite pas d’explication car il est toujours usité de nos jours. La civilisation en a fait le verbe manger.  

           Jules n’a pas non plus accordé l’adjectif rose. Il a pensé : des maisons de couleur rose. On peut en effet, induire de la tournure de la phrase que les maisons sont uniformément roses, et que, par conséquent, il n’y a qu’un rose. Donc par suite, la couleur ne prendrait pas d’s. Là, l’ange bleu du bord de la route grammaticale nationale française rétorque : « Halte-là, ce n’est pas des maisons de couleur rose, c’est des maisons roses. » L’impertinent Jules aurait remarqué sournoisement : « Ce sont et non pas c’est… » Ce en quoi il n’aurait pas eu tout à fait raison, l’accord insolite du verbe avec l’attribut étant légèrement archaïsant, bien que toujours régulièrement pratiqué par la dame de la météo à la télé. Pardonnons à Jules, il n’a que huit ans !  Mais il y a plus, dommage pour Jules que la couleur rose n’aie pas eu une nuance, rose bonbon par exemple (mais bonbon aurait posé un autre problème d’exception du m devant le b ou le p). C’est l’accord qui aurait été fautif. Pourquoi ? Parce qu’on dit : des maisons de couleur rose bonbon. Quand le rose est bonbon, la couleur est sous entendue, quand il ne l’est pas il ne s’agit pas d’une couleur, les maisons sont roses comme elles seraient grandes ou laides, un point c’est tout. Si vous n’êtes pas contents adressez-vous à M. Grévisse ! Mais il y a plus (encore !) si les maisons avaient été marron, il n’y aurait pas eu d’accord non plus car la couleur des fleurs et des fruits ne s’accorde pas avec celle des maisons (sauf pour rose, mauve, pourpre… qui s’accordent). On peut dire marron, de la couleur du marron, fruit du marronnier. Aïeu ! On se mord la queue, on y perd son latin, on est perdu. La dialectique a ses limites en orthographe, qui elle, n’en a pas. Voilà sa gloire, notre espérance et notre soutien (cantique chrétien qui glorifie les mystères de Dieu à l’égal des arcanes de l’orthographe française). Jules sait bien, quand il fera sa communion (ou sa bar Mitzvah), qu’il aura plus de chances d’aller au paradis que de faire une dictée sans fautes.

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Eloge de l'orthographe française par le docteur Tewfik-Pacha : crainte et tremblements

Éloge de l’orthographe française

par le Docteur Tewfik-Pacha

de l’université d’Eyoub

 

Crainte et tremblements

 

Qui dira la gloire de l’orthographe française ? La multitude des manuels, des méthodes faciles et ludiques d’apprentissage n’en font (syllepse de nombre) pas vraiment l’éloge. Il suffit de s’y plonger un peu pour être déçu, puis vite découragé. Les meilleurs livres sur l’orthographe laissent toujours un goût de toile d’araignée dans la bouche. Un ton taquin, voire tolérant, presque libertaire, un style léger plein d’exemples limpides, conduisent toujours à des règles absconses dont la transgression n’est permise qu’aux grands écrivains. Qui établissent ainsi de nouvelles règles que le vulgum pecus doit suivre impérativement. De nouveaux mots éclosent, éphémères et étrangers pour la plupart, que consacrent les dictionnaires branchés paraissant tous les ans. La langue bouge (il le faut bien pour parler) mais l’orthographe ne bouge pas. Le pouvoir en a bien conscience qui institue des tolérances orthographiques scandaleuses et superfétatoires, génétiquement absurdes, tout juste bonnes à mettre le trouble chez les zélateurs de l’orthographe.

Car l’orthographe française est l’objet de combats ! Combat contre l’inculture des jeunes, lutte contre l’arrogance des vieux, guerre contre l’invasion étrangère, conflit intérieur contre la décadence de l’école, résistance au laxisme général et guérilla politique sur l’identité nationale, dont l’étendard sanglant de l’orthographe est levé, et relevé à tout propos.

Mais n’exagérons pas, il ne s’agit que d’écrire correctement et non d’écrire congrûment. Les zélateurs précédemment cités, se moquent bien du contenu des textes soumis à leur critique. Ils ne cherchent que les fautes d’orthographe. Ils se postent, journal, tablette ou livre à la main, tels les anges bleus qui plantent leurs bottes dans les petites fleurs des bords de route près d’une machine rutilantes, pour sanctionner les infractions qui leur passent sous les yeux : doublement de consonne non autorisé, défaut de permis d’accorder, usage abusifs des exceptions aux règles, mépris de la correspondance des temps, confusion de sens interdit ou coupure de mot sans visibilité. La sanction est unique, la honte ! Mais il reste des progrès à faire pour améliorer l’orthographe. Par exemple, il n’est pas encore interdit d’écrire en état d’ivresse ou sous l’emprise de drogues (ce dont certains, et non des moindres, ne se privent pas).

Il arrive parfois que l’on soit contraint d’écrire quelque chose sans avoir la possibilité de consulter un dictionnaire ou de faire appel à un correcteur d’orthographe intelligent. Pressé par le temps, sous des regards peu amènes, stressé par les circonstances, vous êtes pris par l’angoisse de faire une faute d’orthographe impardonnable, indigne de votre statut. Une grosse faute ! Un tremblement gagne votre plume, vous cherchez désespérément une échappatoire, changer les mots si possible, pour en trouver un qu’on sache écrire ou si ce n’est pas possible, chercher dans l’autodérision une excuse minable (demander à la ronde comment ça s’écrit par exemple) qui sauvera la face en faisant rire les gens, sans aucunement laver votre honneur. Je parle pour vous, Français qui écrivez votre langue, moi je suis Turc et j’ai toujours l’excuse de ne pas avoir totalement assimilé l’orthographe française malgré ma grande culture car, s’il est bien connu que c’est impossible pour un étranger, c’est obligatoire pour un petit Français.   

Plus tard, parvenu à une situation avantageuse, sinon à la gloire, la crainte et le tremblement qui saisissent tout bon philosophe à l’évocation de Dieu, (en tout cas Kierkegaard, dont le nom en lui-même est un exploit orthographique) paraitront peu de chose devant l’angoisse et l’ennui de corriger une page couverte de signes noirs, qu’il faudra rendre vierge de toute faute d’orthographe. Tâche d’autant plus difficile qu’on l’aura soi-même écrite et comparable aux efforts des croyants pour assumer la virginité de Marie.

Est-ce là un éloge ? Certes non, mais nous y viendrons. Le côté obscur de l’orthographe française sera tourné contre la table et les valeurs éminentes de ce don de l’histoire des peuples, de Jules César au général de Gaulle et de Platon à Michel Houellebecq, s’épanouira dans toute sa magnificence, sa richesse et sa beauté, au ciel de la littérature, du journalisme, des messages téléphonés, de la liste des courses et du code civil dans sa robe rouge Dalloz. (suite au prochain blog)