Les deux theieres 3

Les deux théières

Deux théières en faïence voisinaient sur une étagère,

L’une blanche et française

L’autre rouge et japonaise.

Sur l’une était marqué ‟Thé”,

Sur l’autre figurait un idéogramme rond.

Elles ne se parlaient pas n’ayant pas langue commune.

Les fantaisies de la maîtresse de maison

Les plaçaient tantôt bec à bec, tantôt anse contre anse.

Ainsi bouche à bouche ou bras dessus bras dessous,

Façon de parler bien sûr,

Les théières n’ayant ni bouche ni bras.

En eussent-elles eu qu’elles n’en auraient pas profité

Car elles ne s’aimaient pas.

Cependant un jour, que la Japonaise était chaude,

Ayant récemment servi le thé, la Française lui dit :

« Fukushima ! » L’autre vexée répondit :

« Nagasaki ! » preuve de sa méconnaissance de l’histoire,

Les théières françaises n’ayant jamais bombardé le Japon.

Elles en restèrent là pour cette fois.

Le lendemain matin, à son tour, la Française était chaude

(Elle est commise au petit déjeuner).

La Japonaise dit, méprisante,

Si tant est qu’une théière puisse être méprisante :

« Fugu ! »

La française qui n’ignorait pas que le fugu est un poisson,

Répliqua : « Morue ! »

Ce qui cloua le bec de l’étrangère.

Poisson poison contre poisson salé,

Ainsi allait la vie sur l’étagère.

C’était sans compter avec le remue-ménage

Périodique dans la cuisine.

Voici maintenant que la fière théière japonaise

Est suivie de quatre petites tasses,

Rouges comme elle,

Et marquées du même idéogramme.

Ses filles. Sur l’étagère !

La théière française n’avait pas de progéniture,

À sa connaissance du moins,

Car elle ne savait point

Comment se fabriquent les tasses à thé.

Elle n’en était que plus marrie.

Bien alignées derrière leur mère,

Comme des petits canards pédalant dans la mare,

Les quatre tasses japonaises jacassaient dans l’aigu,

Et en japonais.

Ce qui est fort désagréable

Pour une théière née à Limoge.

A qui se plaindre se dit la Limougeaude ?

Le Dieu de la vaisselle est sourd

(Ne dit-on pas sourd comme un pot ?)

« Je peux le remplacer »

Murmura une voix noire.

Le couvercle de la théière sursauta :

« C’est qui ? – C’est moi ! – Qui moi ? – Moi la cafetière,

Je suis derrière toi.

– Moi aussi, dit une autre voix.

Blanche cette fois, je suis le pot à lait.

– Et moi et moi ! » Criaient d’autres voix :

Le beurrier, le pot à olives, le bocal à cornichons (avec sa cuiller en bois), le sucrier…

– Aidez-moi, supplia la théière.

– Nous sommes derrière toi, clamaient-ils en cœur. »

Mais personne ne bougeait,

La vaisselle étant peu ingambe

Comme chacun sait.

Tout à coup, un léger tremblement de terre

Ébranla l’étagère,

Qui bascula.

Le maître de maison peu prévoyant,

Bricoleur paresseux,

N’avait pas tenu compte de la tectonique

Incidente de la faille sud armoricaine.

Le petit monde international des faïences

Se retrouva sur le carrelage de la cuisine,

En morceaux, tous débris mêlés.

Moralité :

Vous pouvez haïr vos voisins

En toute tranquillité,

Vous finirez tous mélangés.

En poussières d’étoiles.C’est certain !

Théières voisins racisme haine faïence

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire