Le lundi 30 novembre 1716 au matin, les paysans travaillant près de la pointe de la Torche aperçoivent un gros navire en perdition. Drossé à la côte, il s’échoue à quelques centaines de mètres du rivage. La mer est déchainée. Les spectateurs de plus en plus nombreux sur la plage assistent à la fin du navire balayé par les vagues. Les mats tombent, le bâtiment se disloque, la chaloupes mise à l’eau se renverse, des marins sautent à l’eau. Dans le vacarme des vagues et du vent on devine les appels à l’aide. Une foule, hommes, femmes, enfants informés par le bouche à oreille se presse sur la plage. La mer est basse, d’énormes rouleaux s’écrasent sur le sable.
C’en est fini, les débris du navire commencent à arriver sur la plage. Et aussi des cadavres mêlés aux cordages, aux espars et bois flottants. La curée commence. Quelques marins ont réussi à gagner le rivage à la nage. On les aide à sortir de l’eau. L’un d’eux a planté son couteau dans le sable pour ne pas être emporté par le ressac. Les morts sont dépouillés de leurs vêtements, de leurs bagues et bijoux. Leurs poches sont souvent pleines de monnaie ou d’objets précieux qu’ils espéraient sauver. On les enterrera nus, tout près sur la dune, le cimetière leur est refusé car on sait maintenant que le navire est hollandais, les marins sont probablement protestants. Le bateau s’appelle le Saint Jacques, il jauge quatre-cents tonneaux. Le bris promet d’être fabuleux.
Le capitaine nommé Thomas Cox resté le dernier à bord réussit à nager jusqu’au rivage, roulé parmi les débris il souffre de nombreuses blessures. Les époux Le Maout se précipitent sur lui, le tire sur le sable et entreprennent de le déshabiller. Sa chemise porte des boutons en or et dans les poches de son pantalon ils trouvent seize pistoles. Le Maout lui donne sa chemise sale en échange. Les pillards qui grouillent sur la plage ne se soucient pas du blessé. Cependant des hommes à cheval apparaissent sur le haut de la dune. Ils n’interviennent pas, que pourraient-ils faire devant une telle foule déchainée mais ils vont prévenir les autorités.
Une truie s’est sauvée à la nage. Elle aborde, croyant avoir retrouvé la liberté, et fonce dans la foule qui s’écarte prudemment. Enfin un paysan la capture et l’attache pour la ramener chez lui. L’épave vomit sa cargaison, des ballots, des caisses, des tonneaux sont roulés par les vagues. C’est à qui s’en emparera. Hommes, femmes, enfants trainent leurs prises hors de l’eau pour les mettre à l’abri. Chacun fait son tas en attendant la charrette qui permettra de les emporter. On enterre dans le sable des dunes les larcins les plus précieux qu’on reviendra chercher à la nuit car les pillards se volent entre eux. Des fûts de vin sont ouverts à la hache (c’est du Xérès et du vin d’Espagne). On se bouscule pour boire à même le tonneau. L’ivresse devient générale, hommes, femmes, enfants boivent sans mesure. La plupart des paysans ne consomment jamais de vin et les vins d’Espagne sont capiteux. On se bat, on chante, on rit de la chance qu’on a, avant de tomber méo dall, (ivre mort) sur le sable. Les plus avisés ont fait venir des charrettes et chargent les caisses d’oranges, de citrons, de figues, les barils d’olives, d’épices, de poissons séchés, les jarres d’huile, les ballots de peaux de maroquin, de laine…
Le lendemain, mardi, les représentants du roi et de l’amirauté arrivent de Quimper à cheval. Ils sont stupéfiés du spectacle. Une multitude de gens est encore sur la plage couverte de débris. D’autorité, les Quimpérois réquisitionnent les charrettes pour ramasser ce qui peut l’être encore. Les marchandises seront stockées dans la chapelle de Tronoën située à trois quarts de lieue et tenues sous bonne garde. Un gardiennage est aussi établi sur la grève, y compris pour la nuit. Les rescapés, ils ont six dont le capitaine, sont hébergés et soignés sommairement (un chirurgien viendra plus tard) au presbytère de Beuzec.
Le dimanche suivant une première vente aux enchères est organisée à Tronoën sans beaucoup de succès mais la truie trouve preneur. Les autorités avec l’accord de l’armateur, organisent une deuxième vente le 3 mars au siège de l’amirauté de Quimper. La liste des marchandises est limitée, surtout concernant le vin : il ne reste que sept pipes sur soixante-cinq embarquées. Considérant que les marchandises récupérées ne sont qu’une faible partie du bris, le conseiller du roi au présidial et à l’amirauté décide d’intenter une action en justice, à commencer par lancer des monitoires. Ceux-ci consistent à lire en chaire une lettre menaçant d’excommunication tous ceux qui ne se dénonceraient pas ou qui ne dénonceraient pas ceux qui ont participé au recel des biens volés. Finalement après des menaces réitérées deux cents paroissiens ont donné leur nom ou celui de leurs voisins. On est loin du compte, il faudra presque huit ans pour clore le dossier. Au total 118 personnes furent condamnées à des amendes et a des restitutions. C’était peu vis-à-vis du nombre de ceux qui avaient bénéficié des marchandises récupérées, parmi lesquelles on trouve des prêtres, des nobles et même des magistrats.