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Eloge de l'orthographe française par le docteur Tewfik-Pacha : crainte et tremblements

Éloge de l’orthographe française

par le Docteur Tewfik-Pacha

de l’université d’Eyoub

 

Crainte et tremblements

 

Qui dira la gloire de l’orthographe française ? La multitude des manuels, des méthodes faciles et ludiques d’apprentissage n’en font (syllepse de nombre) pas vraiment l’éloge. Il suffit de s’y plonger un peu pour être déçu, puis vite découragé. Les meilleurs livres sur l’orthographe laissent toujours un goût de toile d’araignée dans la bouche. Un ton taquin, voire tolérant, presque libertaire, un style léger plein d’exemples limpides, conduisent toujours à des règles absconses dont la transgression n’est permise qu’aux grands écrivains. Qui établissent ainsi de nouvelles règles que le vulgum pecus doit suivre impérativement. De nouveaux mots éclosent, éphémères et étrangers pour la plupart, que consacrent les dictionnaires branchés paraissant tous les ans. La langue bouge (il le faut bien pour parler) mais l’orthographe ne bouge pas. Le pouvoir en a bien conscience qui institue des tolérances orthographiques scandaleuses et superfétatoires, génétiquement absurdes, tout juste bonnes à mettre le trouble chez les zélateurs de l’orthographe.

Car l’orthographe française est l’objet de combats ! Combat contre l’inculture des jeunes, lutte contre l’arrogance des vieux, guerre contre l’invasion étrangère, conflit intérieur contre la décadence de l’école, résistance au laxisme général et guérilla politique sur l’identité nationale, dont l’étendard sanglant de l’orthographe est levé, et relevé à tout propos.

Mais n’exagérons pas, il ne s’agit que d’écrire correctement et non d’écrire congrûment. Les zélateurs précédemment cités, se moquent bien du contenu des textes soumis à leur critique. Ils ne cherchent que les fautes d’orthographe. Ils se postent, journal, tablette ou livre à la main, tels les anges bleus qui plantent leurs bottes dans les petites fleurs des bords de route près d’une machine rutilantes, pour sanctionner les infractions qui leur passent sous les yeux : doublement de consonne non autorisé, défaut de permis d’accorder, usage abusifs des exceptions aux règles, mépris de la correspondance des temps, confusion de sens interdit ou coupure de mot sans visibilité. La sanction est unique, la honte ! Mais il reste des progrès à faire pour améliorer l’orthographe. Par exemple, il n’est pas encore interdit d’écrire en état d’ivresse ou sous l’emprise de drogues (ce dont certains, et non des moindres, ne se privent pas).

Il arrive parfois que l’on soit contraint d’écrire quelque chose sans avoir la possibilité de consulter un dictionnaire ou de faire appel à un correcteur d’orthographe intelligent. Pressé par le temps, sous des regards peu amènes, stressé par les circonstances, vous êtes pris par l’angoisse de faire une faute d’orthographe impardonnable, indigne de votre statut. Une grosse faute ! Un tremblement gagne votre plume, vous cherchez désespérément une échappatoire, changer les mots si possible, pour en trouver un qu’on sache écrire ou si ce n’est pas possible, chercher dans l’autodérision une excuse minable (demander à la ronde comment ça s’écrit par exemple) qui sauvera la face en faisant rire les gens, sans aucunement laver votre honneur. Je parle pour vous, Français qui écrivez votre langue, moi je suis Turc et j’ai toujours l’excuse de ne pas avoir totalement assimilé l’orthographe française malgré ma grande culture car, s’il est bien connu que c’est impossible pour un étranger, c’est obligatoire pour un petit Français.   

Plus tard, parvenu à une situation avantageuse, sinon à la gloire, la crainte et le tremblement qui saisissent tout bon philosophe à l’évocation de Dieu, (en tout cas Kierkegaard, dont le nom en lui-même est un exploit orthographique) paraitront peu de chose devant l’angoisse et l’ennui de corriger une page couverte de signes noirs, qu’il faudra rendre vierge de toute faute d’orthographe. Tâche d’autant plus difficile qu’on l’aura soi-même écrite et comparable aux efforts des croyants pour assumer la virginité de Marie.

Est-ce là un éloge ? Certes non, mais nous y viendrons. Le côté obscur de l’orthographe française sera tourné contre la table et les valeurs éminentes de ce don de l’histoire des peuples, de Jules César au général de Gaulle et de Platon à Michel Houellebecq, s’épanouira dans toute sa magnificence, sa richesse et sa beauté, au ciel de la littérature, du journalisme, des messages téléphonés, de la liste des courses et du code civil dans sa robe rouge Dalloz. (suite au prochain blog)                          

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