Le baptême ETM
Septembre 1963, je suis reçu aux Écoles Techniques de la Marine de Pontanézen à Brest. Me voilà pratiquement assuré de devenir un cadre de la Direction des Constructions et Armes Navales (DCAN). J’ai bien entendu dire qu’un baptême carabiné est réservé aux bleus mais ce ne doit pas être si terrible. Rendez-vous est donné place de Strasbourg ou un car de la marine nous prendra pour nous conduire à l’école.
Un énorme véhicule bleu nous embarque. À deux cents mètres du portail de l’école, le car s’arrête. Il faut descendre. Les anciens nous attendent armés de matraques confectionnées avec des plans d’atlas, en papier fort roulé serré.
« En canard ! » L’injonction est appuyée de coups de matraques. Nous obéissons plus ou moins vite mais il faut s’y résoudre. Tous accroupis nous progressons vers la porte de l’école. Pour l’instant l’humiliation est plus forte que la douleur mais l’exercice, qui sera répété maintes et maintes fois, deviendra bientôt une véritable épreuve. Enfin on peut s’assoir dans l’amphi, discours sur les traditions sacrées de l’école. Les consignes sont données pour la semaine. Il faut apporter un bleu de chauffe et chacun devra fournir un litre de cachet bleu, le vin à douze degrés, le rouge qui tache. Commence l’apprentissage du bleu.
D’abord les chansons : « La vieille » hymne de l’école, effectivement très vieux puisqu’on y parle de l’école de Maistrance (à ne pas confondre avec l’école de Maistrance qui forme les officiers marinier) créée en 1820 et qui a fonctionné jusqu’à 1912. J’en entends encore des paroles :
« Parfois on voit déambuler
Dans les rues sans se presser,
Un joyeux groupe chantant toujours
Le vin, la pipe et les amours… »
Puis « La jeune » qui me semble dater d’avant-guerre à cause de paroles de père de famille (on recrutait plus vieux à l’époque). On chante à genoux sur les tables, sans doute pour nous mettre sur les rotules et ça fait mal.
Encore cinq jours à tenir. Parfois nous avons le droit à un moment de détente sur le terrain de sport. Il faut trouver des trèfles à quatre feuilles ou faire des tours de piste, la veste à l’envers, en chantant « Petit papa Noël » de Tino Rossi. Ou moins élégant, à la file indienne, collés les uns aux autres en psalmodiant : « J’ai quelque chose de pointu qui me rentre dans le cul ».
L’aspect psychologique n’est pas négligé. Il est prévu qu’il faudra passer à la piscine pour la traverser en apnée. Parmi nous certains ne savent même pas nager. C’est l’angoisse. Les anciens les installent sur une table à dessin pour apprendre la brasse. C’est comique la bonne volonté qu’ils mettent à gesticuler sur le ventre. Une fois l’apprentissage de la nage effectué nous descendons un par un à la piscine. Une grande bâche dissimule le bassin. Elle s’ouvre et le malheureux nageur est précipité dans une baille pleine d’eau. Il n’y a pas eu de noyé cette fois.
Dans les moments de détente nous faisons des fleurs en papier crépon, je ne sais pas encore à quoi elles vont servir mis à part la Romance à la rose, petite chanson ridicule que nous devons chanter à genoux pour une gente dame hypothétique. On s’entraine avec des poireaux.
« La fleur que ma main vous donne, cueillie au lever du jour
Est une rose d’automne, qui vient du jardin d’amour
Si vous l’effeuillez Madame, ayez des gestes très doux
Car c’est le meilleur de mon âââme, cueilli pour vous. »