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Contemporaine afb jeanne d arc

Greta Thunberg

         Toujours nous avons eu des enfants prodiges. Le petit Mozart est exhibé dans toutes les cours d’Europe alors qu’il n’a que 6 ans, Blaise Pascal écrit un traité sur les coniques à 16 ans, Roberto Benzi conduit un orchestre dès 11 ans, Arthur Rimbaud écrit ses premiers poèmes au collège… Enfants prodiges autrefois, ‟surdoués” le siècle dernier puis qualifiés de ‟précoces” aujourd’hui. Simple précaution oratoire pour ne pas traumatiser un enfant (et surtout ses parents) qui finira peut-être sdf un jour, faute d’avoir pu s’adapter à une société adepte de litotes.

        Greta, qui se dit elle-même autiste, se trouve propulsée au premier plan par un tsunami médiatique. Avec un courage de guerrière, la frêle gamine monte au front dans le combat pour le futur de l’humanité. Ses armes : la jeunesse, l’innocence et la foi. Et la naïveté nécessaire. La mission qu’elle s’est donnée la dépasse tellement. Quant à son message, il revient à dire au sourd qu’il n’entend pas. Ce n’est guère utile de rappeler le discours du GIEC (Groupe Inquiétant d’Etudes Consensuelles) à des pays qui sont lancés dans une course vertigineuse vers l’eau et l’électricité, la santé, le confort et le plaisir, la satiété et l’information. Lycéens, faites grève le vendredi, séchez les cours, manifestez en riant et en chantant, vous ne le savez peut-être pas mais vous êtes la terreur des Princes.

         Les enfants aiment les grandes causes. En 1212, conduite par le berger Étienne, la croisade des enfants s’ébranle. À Paris, Philippe Auguste refuse de la soutenir, elle finira lamentablement. La légende prétend que les derniers survivants seront vendus comme esclaves en Afrique. Et Jeanne d’Arc, boutant les Anglais hors de France, brûlée vive à 19 ans, abandonnée par Charles VII qu’elle avait pourtant hissé sur le trône de sa chère patrie. Ou encore en 1793, Agricol Viala qui tombe sous les balles des royalistes à 13 ans, en tranchant les câbles d’un pont de bateaux pour empêcher les rebelles de franchir la Durance. Il crie (dans le style de l’époque) : « Ils ne m’ont pas manqué, mais ça m’est égal, je meurs pour la liberté ! » Enfin parmi tant d’autres, Guy Môquet fusillé à 17 ans pour la gloire de Staline.

         Nietzsche évoque les métamorphoses de l’esprit (Ainsi parlait Zarathoustra) d’abord chameau, puis lion, enfin enfant. N’est-ce pas aussi l’évolution de nos sociétés les plus avancées ? Chameau qui se charge de richesses et de connaissances, lion luttant pour la liberté et enfin enfant égoïste, insouciant, jouisseur et cruel sans même s’en rendre compte. Enfant se croyant généreux parce qu’il donne ses jouets cassés aux pauvres. Enfant qui se croit propre parce qu’on change ses couches. Quant aux Princes, gonflés d’importance et de certitudes, ils s’échangent des tweets comme des ados, s’insultent à l’occasion et se prennent en photo dans des réunions inutiles et coûteuses.

        Il y a trois mille ans l’Ecclésiaste écrivait : « Malheur à toi, pays dont le roi est un gamin, et dont les princes mangent dès le matin. (10 6 16) »

E mc2

E=Mc2

 

        E=Mc2, tout le monde connaît cette formule d’Einstein, qui exprime l’équivalence entre la masse et l’énergie. Elle évoque Hiroshima, la ville détruite par quelques kilos d’uranium. La concision et la simplicité (qu’on peut assimiler à la beauté en sciences) de la formule a conquis le public. Elle est devenue en quelque sorte un symbole de la connaissance supérieure de la matière, donc de nous-même. Et de l’intelligence humaine, capable de tous les défis et de tous les maléfices.

        L’énergie (E) est égale à la masse (M) multipliée par la vitesse de la lumière (c) au carré. On comprend que l’énergie soit équivalente d’une certaine façon à la masse, mais pourquoi et comment, la vitesse de la lumière intervient-elle dans la formule ? Voilà une question qui me grattouille depuis très longtemps. Le livre de Françoise Balibar, Jean-Marc Lévy-Leblond et Roland Lehourcq, Qu’est-ce que la matière, répond peut-être à la question.

         Il faut admettre en premier lieu que la vitesse de la lumière est indépassable et ne dépend pas du repère dans lequel elle est mesurée (c’est l’origine de la Relativité). Les grains de lumière, les photons, se déplacent à cette vitesse limite dans le vide. Supposons que l’on communique à un corps de plus en plus d’énergie en augmentant sa vitesse, pourquoi ne peut-on pas dépasser la vitesse de la lumière ?

        L’inertie d’un corps au repos est égale à sa masse mais Einstein nous apprend que l’inertie croit avec la vitesse. Plus il va vite, plus l’énergie nécessaire pour modifier sa vitesse est grande. En approchant de la vitesse de la lumière, elle devient infinie. En remontant une montre à ressort (ça existe encore) vous augmentez son énergie interne, donc sa masse (dans une proportion de l’ordre de 10 -21 soit un millième de milliardième de milliardième). On sait par expérience qu’elle ne va pas exploser. En revanche, personne ne sait vraiment ce qu’est l’inertie.

         Revenons à la question, pourquoi c2 dans la formule ? Jean-Marc Lévy-Leblond répond : « Encore faut-il tenir compte que les unités de masse et d’énergie ne sont pas les mêmes, et introduire le coefficient de conversion entre ces unités, qui est donné par le carré de la vitesse limite, c2. » Trop facile ! Vous me direz que dans les équations de la relativité, la fameuse formule est démontrée. Mais démonstration mathématique ne vaut pas explication sémantique (c’est pour cela que certains ne digèrent jamais les maths et qu’il n’y a pas d’équation dans les livres de vulgarisation). Il ne reste plus qu’à trouver une explication intuitive. La vitesse de la lumière est une limite pour la matière, c’est par le truchement des photons que nous percevons l’univers. La lumière (le rayonnement électromagnétique, visible ou non) est à l’origine du Tout. Elle exprime la matière et l’énergie à la fois, elle est donc ad hoc dans la formule qui les relie. Mais ça n’explique rien !

         La formule E=Mc2 est belle, elle doit rester mystérieuse, aussi.   

Lao tseu modifie 1

Le logicon

        Je lance un appel pour la création d’une startup qui réalisera et commercialisera une application (nom provisoire Logicon) pour smartphone, tablette ou ordinateur, capable de mesurer en temps réel le degré d’intelligence d’un discours ou d’un texte. La haine ou tout simplement l’impolitesse ne sont pas évaluées ici mais on en déduira facilement l’impact dans le degré de stupidité.

        Les divers degrés sont les suivants, représentés par une icône de couleur à l’écran, par un message vocal ou la couleur que va prendre le texte  :

        1. Vert. Génial : vous avez fait jouer une composante de façon vertigineuse, en la nourrissant avec d’autres composantes. Mais il ne faut pas espérer être compris par tous.

        2. Blanc. Sage : c’est comme si vous ne faisiez rien de concret. Vous pouvez pousser les autres à l’erreur mais vous n’en commettez pas. (Lao-Tseu)

        3. Bleu. Juste : vous avez des idées généreuses sans espoir de récompense. Mais attention, vos actions seront souvent irréparables car la justice n’existe pas dans la nature.

        4. Orange. Stupide : vous n’avez pas tout compris, vous ne vous trompez pas dans votre comportement mais dans votre raisonnement.

        5. Jaune. Imbécile : vous avez un problème de comportement social. Vous faites des grosses gaffes ou insultez les gens.

        6. Rose. Idiot : vos raisonnement n’ont pas de sens, vous ne distinguez pas le vrai du faux. Mais vous pouvez être parfois utile, pour appuyer certaines idées de la doxa.

        7. Rouge. Con : vous êtes antipathique, vous vous comportez comme si vous étiez le seul à avoir le bon comportement ou le bon raisonnement (de votre point de vue) et tancez les autres, s’ils ne vous suivent pas.   

        8. Noir. Fou : vous ne connaissez pas la logique. Vous avez une idée fixe, et tout ce que vous trouvez sera bon pour la confirmer. Vous ignorez le devoir de preuve. Vous êtes un danger public.

        Je dois avouer que malgré l’intelligence artificielle, les premiers essais du Logicon ne sont pas tout à fait satisfaisants. Les couleurs sont instables et finissent souvent au noir. L’idée serait-elle folle ? 

Ankou 6

Quand la vie tue la vie

        Il faut sauver la planète ! Ce slogan d’ado qui n’a pas bien assimilé le programme de SVT de troisième, pourrait être avantageusement remplacé par : Il faut sauver l’humanité. Problème, c’est l’humanité elle-même qui se détruit. Peut-on demander au scorpion de ne pas piquer ? Quand le Titanic sombre, ce n’est pas l’orchestre qui continue à jouer courageusement qui va le sauver.

        Notre planète est-elle un être vivant ? C’est une opinion répandue et comme toutes les opinions, elle n’est pas fondée scientifiquement. Elle ne possède aucune caractéristique de la vie : reproduction, croissance, métabolisme. On pourrait dire que la terre a une fille, la lune, résultat de son accouplement avec la planète Théia. Mais la lune ne vit pas. La terre a donné naissance à la vie et, si nous ne nous suicidons pas préalablement, elle nous tuera dans moins d’un milliard d’années. En aucun cas nous n’avons le pouvoir de tuer la planète.

         La vie serait née il y a 3,43 milliards d’années. Les stromatolites fossiles, vestiges de communautés microbiennes en sont les plus anciennes traces. Personne ne sait encore comment Luca (Last Universal Common Ancestor) est né, cependant nous savons que l’empreinte génétique de ce premier organisme se retrouve dans toutes les formes de vie. Un milliard d’années plus tard, le vivant en inventant la photosynthèse a déjà modifié radicalement l’atmosphère. Les cyanobactéries vont fabriquer de la matière organique à partir du gaz carbonique (CO2) et de l’eau. En produisant de l’oxygène en quantité considérable, un gaz toxique pour la plupart des êtres vivants de l’époque. Consommé par les bactéries, le CO2 finit par se raréfier, l’effet de serre qu’il procure disparaît et la planète se couvre entièrement de glace pendant des millions d’années, 85 % des espèces vivantes disparaissent. Le Titanic coule une première fois.

         La vie va essuyer bien des naufrages. Une centaine de millions d’années plus tard, nouvelles hécatombes. On soupçonne que le sabotage vient de la vie elle-même encore une fois. Les plantes en émiettant le substrat rocheux lessivé par les pluies, auraient embourbé la mer et favorisé l’explosion du plancton qui aurait pompé l’oxygène de l’eau, tuant les formes de vies marines évoluées.

         Il faut être juste, les causes des dernières extinctions massives ne sont pas endogènes. Le volcanisme massif des trapps de Sibérie aurait recouvert une surface égale à plusieurs fois la France d’une couche de lave et de cendres de plusieurs kilomètres d’épaisseur occasionnant un puissant effet de serre (la combustion d’énormes quantités de charbon et de gypse y aurait contribué). L’atmosphère et la mer surchargées en CO2 et en gaz toxiques, tuent 95% des espèces animales. Les dernières extinctions massives sont dues à la chute d’astéroïdes. Le dernier, de 10 Km de diamètre, aurait libéré une énergie de 5 milliards de fois la bombe d’Hiroshima. Heureusement, nous n’avons pas encore d’arme de ce calibre (même en puissances cumulées).

         La vie dévore la vie. Les virus tuent leur hôte. Les plantes invasives éliminent leurs concurrentes et asphyxient les commensaux. Les dominants suppriment les dominés, avant de disparaître eux-mêmes. Chaque espèce vivante fonce les yeux fermés, vers la domination universelle, qui signera sa fin. Certes il existe des cas de symbiose, d’espèces qui sont obligées de vivre ensemble. On sera ému en regardant Némo le poisson clown qui s’égare loin de son anémone urticante et protectrice. Quant à l’homme, il a bien du mal à supporter ses congénères toujours plus nombreux. La croissance exponentielle de l’humanité devra bien s’arrêter un jour. Si la vie s’en charge, ce sera terrifiant.

Teddy modifie

La haine

         Étonnant, les médias découvrent la haine ! Et son corollaire, les massacres visionnés avec gourmandise par les internautes. Voilà le pire. Reste la haine quotidienne, exprimée sur le net ou autrement, qu’on pourrait attribuer à la sottise, au défoulement dans l’anonymat, à l’inculture ou à toute autre qualité humaine largement répandue.

         Faire l’histoire de la haine revient à faire l’histoire de l’humanité. Déjà chez les premiers agriculteurs, qui voisinaient avec les chasseurs-cueilleurs, les massacres étaient courants, on en trouve de nombreuses traces en Europe. Les véritables guerres n’ont pas tardé, grâce à l’avancement des civilisations et aux progrès de l’économie. Enfin les sciences et la technologie ont permis les massacres de masse.

        Les religions, l’injustice, la fortune, la politique, les différences ethniques (race, le gros mot !) ou sexuelles seraient les principales sources de haine. Il n’en est rien. La haine est consubstantielle à l’humain. Le bon sauvage de Rousseau massacre avec autant de conviction (mais moins de moyens) que le Nazi convaincu.

        Le pire n’est pas obligatoire, heureusement mais le ver est dans le fruit. Examen de conscience : n’avez-vous jamais ressenti une bouffée de haine envers un inconnu pour un regard, une attitude, un mot, une mauvaise action (en voiture par exemple) ? C’est la soupape qui saute ! La haine accumulée se décharge. Dans une foule, toutes les soupapes qui s’ouvrent en même temps peuvent provoquer une haine collective dévastatrice.

         Un mode de pensée est en train de s’instituer. Fini l’amour universel (peace and love), voici la haine institutionnelle. Balance ton porc (surtout si c’est un petit blanc). L’intersectionnalité (association de différentes discriminations), le décolonialisme (qui prône des évènements en non-mixité raciale) ou l’indigénisme (pour qui le modèle républicain est un instrument de la domination des blancs) combattent le racisme en le pratiquant assidument ! Les suprématistes (blancs ou noirs) eux, affichent leur haine sans complexe. L’universalisme a ubérisé ses lumières.

         La haine va jusqu’à se nicher dans la nourriture. Les antispécistes veulent nous faire croire que manger une côtelette est proche de l’anthropophagie, les végans, végétaliens et autres intégristes ne comprennent pas qu’on puisse manger des cadavres d’animaux, qu’on a torturé dans des camps de concentration avant de les massacrer dans des abattoirs. Les survivalistes pensent à la fin des légumes (réchauffement climatique aidant) et les locavores vont les chercher à la ferme près de chez eux. La haine du consumérisme de bas de gamme, ne les empêche pas d’aller en vacances aux antipodes.

         Enfin la sexualité porte au summum de la haine. Êtes-vous parmi les LGBTQI + ? (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres, Queer (étrange), Intersexes et + pour toutes les autres perversions – Freud considérait le baiser comme une perversion, puisqu’il ne participe pas à la procréation). Il ne manque dans la ménagerie que le plus grand nombre, les hommes et les femmes, qui ne songent pas à défiler dans la rue pour défendre leur sexualité, qu’ils estiment du domaine intime et privé.

        La mondialisation fait son œuvre, le communautarisme et le politiquement correct américain s’imposent. Il faut espérer que le port d’armes pour tous ne va pas suivre.

         La haine ne sera jamais vaincue. Jésus a essayé. Sans succès.    

Printemps des sonneurs

Printemps des sonneurs

         « Le Printemps des sonneurs a fait vibrer le centre-ville de Brest, ce samedi [24 avril 2019] entre bourrasques et rayons de soleil… » dixit Le Télégramme. Nous avons un peu hésité avant d’aller voir le défilé des bagadoù. Le vent, le froid, la pluie peut-être. Mais sans particules fines.

         Sur le cours Dajot la foule n’est pas considérable. On entend la musique au loin, la première kevrenn approche. Les spectateurs s’écartent quand les géants de la sécurité vêtus de noir s’avancent, imperturbables. Et c’est le choc. Un roulement de tambour, le bref soupir des sacs qu’on glisse sous le bras gauche et la musique éclate. Peut-être faut-il être Breton pour sentir cette émotion qui vous saisit quand s’élève la mélopée des ancêtres. Ses vibrations puissantes montent de la terre, traversent le corps et vous piquent les yeux. Les pieds se mettent en mouvement et on voudrait marcher au son des tambours. Avec le remord d’un nationalisme incongru.

         On ne peut s’empêcher de penser à la guerre. Aux luttes incessantes du peuple breton pour son indépendance et pour ne pas payer de tribut à quiconque. Arthur battu à Camlann, Morvan vaincu par Louis le Pieux, Nominoë enfin vainqueur de Charles le Chauve à Ballon, Jean de Rieux écrasé à Saint-Aubin-du-Cormier par les troupes de Charles VIII, les gars de Plouyé massacrés au Prat-ar-mil-Gof (pré des mille ventres)… et tout ce sang répandu depuis des siècles par les paysans bretons.

        Je ne suis pas le seul à être envahi par ces idées belliqueuses. Une petite fille, trois, quatre ans tout au plus, fluette et blonde, se place résolument au milieu de l’allée. Raide comme la justice, au garde-à-vous, elle fait le salut militaire devant une kevrenn qui s’avance. Le geste me paraît parfaitement règlementaire, main au niveau de l’oreille, doigts joints, bras horizontal. Sa grande sœur l’attrape par la manche pour la ramener sur le bord de la rue mais elle s’échappe et retourne au beau milieu pour saluer à nouveau. Elle s’écarte enfin à regret. À quoi pense donc cette enfant ?

          Salue-t-elle le drapeau breton ? Il n’y en a pas de visible. Songe-t-elle aux Highlanders qui montaient à l’assaut au son des cornemuses en quatorze ? Ce n’est pas au programme de maternelle. Il faut être honnête, je pense tout simplement qu’elle croit que nos sonneurs jouent de la musique militaire. Papa est officier de marine sans doute. Elle a vu son père défiler en musique et les officiels saluer le drapeau. Elle fait de même. Et avec quelle autorité !  

          L’émotion ne dure pas longtemps. La musique est répétitive pour les non-spécialistes. Les groupes qui descendent le cours Dajot, croisent dans une cacophonie échevelée ceux qui remontent par la contre-allée.

          Défilé final pour le triomphe. Nous marchons au pas avec les sonneurs vers la mairie. Ils se rassemblent sur les escaliers, sous la riante façade du Ti Kêr (on ne s’étonnerait pas de voir Staline apparaître au balcon pour saluer la foule). Dernier frisson, les 300 musiciens jouent à l’unisson ‟Deut mat Lan” (Tient bon Lan). Quelques gouttes tombent du ciel, trois coups de goupillon pour achever la journée. Il est temps de rentrer.

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Sara, Chiara et le toboggan

         Adam nous a présenté sa copine Sara à Noël. La jeune femme est charmante, brune, fine, volubile. Italienne. Avec cet air humble et simple qui cache un courage et une volonté sans faille. Elle a une sœur jumelle, Chiara.

        Elles sont nées dans un village situé à la frontière française. La famille est pauvre. La république italienne n’est pas aussi généreuse que la royale solidarité française. La garniture de la pizza est souvent faite des restes de la semaine. Comme l’école française est plus proche de leur maison que l’école italienne, leur maman décide qu’elles iront étudier en France (oui c'est possible).

        Pour les habituer au français, leur mère les amène aux jardins d’enfants et dans les parcs de l’autre côté de la frontière. Les jumelles jouent avec les gamins de leur âge. Ils s’entendent bien dans le sabir international des bébés.

         Les filles entrent au CP. Elles ne comprennent rien de ce qui se dit. Enfin elles saisissent que la maîtresse leur demande de se présenter aux élèves. Elles montent sur l’estrade et, en souriant, se désignent l’une l’autre : Sara, Chiara. En signe de salut elles remuent timidement la main ouverte au niveau de la hanche et s’exclament en coeur : Toboggan !

          Un instant, la classe stupéfiée reste silencieuse, puis les gamins s’esclaffent. Toboggan, pourquoi toboggan ? C’est de l’italien ? Les petites filles confuses, regagnent leur place sous le regard incrédule de la maîtresse.

         Sara et Chiara à force de fréquenter les squares et les parcs avec les petits Français, les entendant parler avec insistance de toboggans sur le ton de l’invitation, avaient cru que toboggan voulait dire bonjour.

         Ainsi se construit l’Europe. Nous croyons comprendre nos voisins mais nous en sommes loin. Buongiorno les amis !

Malmanche2

Brest, meurtre du Lieutenant Patrys

           Juin 1791. Le désordre est total à Brest. On ne sait plus qui commande. Les marins et les soldats se mutinent, ils ne veulent plus obéir à des officiers nobles (la moitié des officiers ont déjà quitté ou ne réintègrent pas le service après des congés). Les chefs militaires de la place de Brest démissionnent les uns après les autres, considérant leur tâche impossible. Les ouvriers de l’arsenal se mettent en grève et manifestent avec violence dans les rues. Ils ne sont pas payés régulièrement et refusent les assignats (il faudra qu’ils s’y fassent). Les ecclésiastiques réfractaires sont emprisonnés au Château, tandis que les prêtres constitutionnels sont insultés et caillassés par les femmes dans la rue. La Société des amis de la constitution s’immisce dans toutes les affaires, y compris militaires et s’oppose à la municipalité trop timorée à son avis. La chiourme s’agite, la Garde nationale est obligée d’intervenir au bagne. Les sans-culottes brestois maintiennent une agitation permanente et s’opposent aux patriotes modérés, bourgeois, commerçants et artisans. L’excitation est à son comble quand on apprend la fuite du Roi.

          Les officiers de l’armée de terre ont l’habitude de se réunir au café de la Comédie, situé à l’angle de la rue Saint-Yves et de la rue d’Aiguillon. Des sans-culottes aperçoivent sur une table des graffitis anti révolutionnaires. Ils demandent : « Qui a fait ça ? » Un jeune officier du régiment du Poitou nommé Patrys se lève et dit fièrement : « C’est moi ! » Il s’en suit une bagarre, les uns courent dehors en criant au contre-révolutionnaire pour ameuter les sans-culottes, les autres se saisissent de Patrys, le traîne hors du café et avec un couteau de cuisine, lui détachent la tête du corps. Ses camarades retranchés dans le fond de la salle ont dégainé leur épée et tiennent les sans-culottes en respect.

           Le maire, Charles François Malmanche prévenu, arrive rapidement accompagné des administrateurs du district. Mais c’est trop tard pour Patrys. Aidé par un groupe de patriotes de bonne volonté, Malmanche réussit à extraire du café les autres officiers et à les mettre en sureté. Plantée sur une pique, la tête du jeune lieutenant est promenée par les rues de Brest et son corps jeté dans le ravin du Pont de terre. Première victime de la Révolution à Brest. Il y en aura beaucoup d’autres, dont Malmanche lui-même.          

Big bang

Big bang

       Je viens de finir le livre de Jean-Philippe Uzan, directeur de recherche au CNRS : Big bang, comprendre l’univers ici et maintenant et je reste sur ma faim. Il décrit une cosmologie dite de Précision, reposant sur des hypothèses où persistent des incompatibilités entre la théorie et les observations. Quant aux chiffres, temps, distances, masses, ils sont des résultats de calcul et rien d’autre. C’est comme au cinéma, une représentation de la réalité qui peut être presque vraie ou complètement artificielle.

       Que voit-on dans le ciel ? des objets plus ou moins éloignés et vieux. Supposons que vous avez garé votre voiture dans le parking de Super U il y a dix milliards d’années, croyez-vous la retrouver intacte au même endroit aujourd’hui ?     

       Comment parler de précision dans ce cas ? Comme si un pont bascule pour peser les camions, affichait leur poids au dixième de milligramme près et en déduirait la marque du véhicule et l’âge du conducteur.

       Dieu est bien plus simple et plus crédible. Mettons que nous sommes des séraphins qui volettent autour de Lui, sustentés par nos six ailes (deux pour se cacher les yeux car la vision de Dieu aveugle, deux pour se cacher le sexe, et deux pour voler). Nous sommes quelques milliards d’années avant hier (mettons 13,7 au cours actuel). Il n’y a rien, le vide bouillonne et soudain, une petite fluctuation quantique ne s’annule pas, l’univers est né. Dans un espace si petit, qu’à côté une tête d’épingle semble grosse comme la Terre, se concentre une masse si grande que même avec un levier, Archimède ne la soulèverait pas.

       Suit une période d’inflation extraordinaire : en un milliardième de milliardième de milliardième de milliardième de seconde l’univers si petit a été multiplié par dix, cinquante fois de suite (un 1 suivi de cinquante zéros).  Ce n’est pas tout, en une microseconde les composants intimes de la matière (les quarks) apparaissent, il faut trois minutes pour faire les premiers atomes. Quel spectacle ! Mais il faudra attendre 380 000 ans pour le voir, (on ne peut voir Dieu comme je l’ai dit) ! C’est ce que Fred Hoyle a appelé le “Big bang”, à la BBC le 28 mars 1949, pour plaisanter.

       Mais où s’est-il produit ? Une pareille explosion a dû laisser des traces. Il se situe partout tout autour de nous, c’est-à-dire nulle part précisément. J’explique : nous (nos composants) étions au départ dans le petit point d’origine, nous sommes toujours à l’intérieur, donc les traces du Big bang sont autour de nous. Nous baignons dans le rayonnement fossile de la déflagration originelle.

      La matière visible (dans toutes les longueurs d’onde), ne constitue que 4 % de la masse totale de l’univers, tout le reste est inconnu et porte les noms poétiques de matière noire et d’énergie sombre. Bâtir une science sur seulement 4 % de (partiellement) connu, est pour le moins téméraire. Essayez de passer votre bac en étudiant seulement 4 % des programmes… C’est ce que vous avez fait ? Sidérant !

       Certains astrophysiciens parlent de gastrophysique pour une certaine cuisine cosmologique qui leur donne mal au ventre. Quelle perte ce serait pour l’édition si les savants étaient raisonnables ! Comment vivraient-ils nos chercheurs s’ils ne publiaient pas à tour de bras, avec leur salaire de misère ? (Les chercheurs sont moins payés en Europe qu’en Inde.) Et qui nous ferait rêver ?

 

Louis xvi

Gilet jaune vs bonnet rouge

       Le 20 juillet 1792, le peuple envahit les Tuileries pour arracher au Roi sous la menace, le rappel des ministres patriotes et le retrait des vetos. Louis XVI se laisse coiffer du bonnet rouge et boit à la santé du peuple mais refuse courageusement d’accepter ses exigences.

       Le 28 février 2019 à Pessac, devant une assemblée de 400 femmes réunies dans un gymnase, une certaine Nathalie demande au Président de passer un collier orné d’un gilet jaune miniature. Emmanuel Macron refuse fermement et répond : « Je suis le Président de toutes les Françaises et de tous les Français. J’ai le droit de ne pas mettre un collier gilet jaune et de ne pas mettre un gilet jaune. » La réponse n’est pas très éloquente. Il aurait pu dire : « En tant que Président de tous les Français, je n’ai pas à afficher un symbole partisan, qui de plus est la marque d’une opposition à ma politique. »

       Louis XVI n’avait plus que six mois et un jour à vivre. Sous la menace des piques, il a coiffé le bonnet rouge des sans-culottes et a sans doute crié : « Vive la nation ! » Emmanuel Macron ne subissait la menace que de piques verbales et on le sait bien armé pour se défendre. Le Roi pouvait craindre les sans-culottes, E. Macron ne craint pas les femmes culottées. 

       Vouloir faire porter au chef suprême de la France, le symbole de sa défaite est bien dans l’esprit révolutionnaire, mais qui veut d’une révolution aujourd’hui ?          

Revolution modifie 1

C'était (pas) mieux avant

       Il y a 226 ans, le matin du 25 février 1793, Marat fait paraître l’article suivant : « On ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse lui-même justice… Le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations.»

       Le même jour, les épiceries sont envahies par les ménagères, ravies du conseil, qui se servent à leur gré, de sucre et de savon. À la Commune de Paris, Jacques Roux déclare : « Je pense au surplus, que les épiciers n’ont fait que restituer au peuple ce qu’ils lui faisait payer trop cher depuis longtemps. La journée eût été plus belle encore s’il y avait eu quelques têtes coupées. »

       Le soir, au club des Jacobins, Robespierre stigmatise le mouvement qu’il affirme contre-révolutionnaire : « Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour terrasser les brigands… De chétives marchandises doivent-elles l’occuper ?... Nos adversaires veulent effrayer tout ce qui a quelque propriété. »

       Il n’y a rien de changé. Les pauvres veulent améliorer leur quotidien et les autres cherchent à les manipuler pour de grandes (ou terribles) causes.

Marianne jaune

La Marianne jaune

Ȏ Marianne ! J’affectionne

Tes cheveux libres sous le bonnet phrygien Jaune,

(Le rouge était pour les esclaves affranchis)

Ta cocarde patriotique,

Tes lèvres safran entrouvertes

Presque souriantes,

Qui murmurent plus qu’elles ne crient,

Ton petit nez de Femen,

Enfin, tes grands yeux clairs

Tristes, un peu dans le vague,

Comme s’ils disaient je vous aime

Mais vous allez partir.

De la main elle ébauche un signe d’impuissance,

C’est comme ça, dit-elle.

Voilà la Marianne jaune

Ni à vendre ni à solder.

Mais je préfère la Marianne des timbres

Qui n’est triste que parce que,

On n’a plus besoin de lécher son derrière

Pour la coller sur les enveloppes.

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Soupe à la grimace (à l'ancienne)

Ingrédients : un couple un peu rassis, deux enfants au moins, un nuage de fin de mois rouge, une feuille d’impôts non payés (qu’on peut remplacer par des factures en retard) quelques tranches du carnet de notes déplorables d’un gosse, une pincée de belle-mère frisée et des oreilles fraîches de voisins (au moins quatre). On peut ajouter une migraine, des maux d’estomac, un gros rhume... mais ce n’est pas indispensable.

Votre conjoint étant absent, faire chauffer les ingrédients : faire savoir à la belle-mère qu’elle ne pourra pas venir ce week-end, sans lui expliquer pourquoi, demandez à votre conjoint de faire quelque chose pour vous que vous feriez bien mieux vous-même, comme par exemple de vous acheter des sous-vêtements. Excitez les enfants en leur promettant quelque chose que vous ne pourrez pas tenir. Enfin, excitez-vous vous-même en passant en revue tout ce qui ne va pas dans votre couple, pour en faire une marinade bien épaisse. Laissez fermenter longuement.

Quand votre conjoint rentre, l’interpeler immédiatement : a-t-il fait ce que vous lui avez demandé ? Si oui, il l’a mal fait, si non, il ne pense jamais à vous. Appelez les enfants pour qu’ils participent à la fabrication de la soupe à la grimace, ils ajouteront le piment nécessaire au bon moment et quelques larmes salées (mouchez leur nez au préalable). Allumez la télévision sur une chaine d’information continue pour faire monter l’angoisse et l’énervement.

Mettez sa mère sur le feu et laissez déborder. Il prépare pendant ce temps deux ou trois répliques bien salées qu’il réserve à part. Cassez quelque chose à laquelle il tient et accusez les enfants contre toute évidence (inutile de les battre, ça ne se fait plus). Laissez mousser, puis arrosez avec la marinade que vous avez préparée. Ajouter au dernier moment quelques feuilles du carnet de notes pour décorer.

Si possible ouvrez bien les fenêtres pour que les voisins puissent profiter aussi de la bonne odeur de soupe et interpellez-les pour qu’ils puissent apporter leur jugement sur votre cuisine et vous donner des conseils éventuellement pour l’améliorer (et en faire part à tout le quartier).

Mettez le son de la TV à fond et laissez mijoter. Il ne reste plus qu’à passer à table pour le repas le plus désagréable qu’il soit. Laissez pleurer les enfants, ils pisseront moins. Faites la tête tous les deux pour goûter sans remords la soupe à la grimace. Elle se consomme avec un peu de vinaigre ou du lait tourné. Cette soupe se digère difficilement en une nuit à l’hôtel du Cul tourné mais on peut se rattraper au réveil. Il n’est pas recommandé d’en faire toutes les semaines, on s’en lasse facilement.

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La fin du Primauguet

       Lundi matin, 7 janvier 2019, la frégate Primauguet a appareillé de Brest pour sa dernière mission. Elle la mènera à Saint-Pierre et Miquelon, New-York, Ponta Delgada et Casablanca. Retour à Brest vers le 20 mars pour désarmement.

       Ainsi c’est la fin de ce navire, j’ai vu sa naissance. J’étais le dernier chef de chantier de sa construction à la DCAN de Brest et, en 1986. J’ai participé à la traversée de longue durée (TLD) entre Newport News et Québec. Pour moi c’est un camarade qui va disparaître, à 32 ans.

        C’est à peu près le temps que j’ai passé sur des navires en réparation ou en construction. Les pieds sur la ferraille, les mains sales dans des machines surchauffées, les oreilles fracassées par la cavalerie des diesels, penché sur des plans maculés, avec des ouvriers, des marins, pour soigner les mécaniques rebelles. J’ai aimé ce temps.   

        La corvette anti-sous-marine Primauguet, promue frégate pour cause d’exportation, poursuit la tradition d’excellence des destroyers français. 4 000 tonnes, 136 m de long, 14 m de large, 5,75 m de tirant d’eau. Elle peut monter à 30 nœuds en 3 minutes sur ses turbines à gaz (2 TG Rolls-Royce totalisant 52 000 chevaux). Distance franchissable sur les diesels, 9 500 nautiques. L’équipage est actuellement composé de 230 marins dont 30 femmes. Son armement comporte un canon de 100, 4 missiles Exocet, un système Crotale (18 missiles en réserve), 2 catapultes lance-torpilles et deux hélicoptères.

        Primauguet est le nom francisé d’Hervé de Portzmoguer, avec qui j’ai vécu un an. Le temps d’écrire sa vie tourmentée, d’aventures, de gloire et d’amour peut-être, de la petite boiteuse Anne de Bretagne. On sait la fin glorieuse du capitaine de Marie la Cordelière, le 10 août 1512 au large de la pointe Saint-Mathieu quand il se fait sauter avec le navire anglais le Regent . Maudits Saozon ! (Portzmoguer, un corsaire au service d’Anne de Bretagne, chez Yoran Embanner). On cherchera encore cet été l’épave de la Cordelière, dernier navire de la Bretagne indépendante, Maro evit ar Vro.

Machiavel

Les leçons de Machiavel

       En 1498 Machiavel est élu Secrétaire de la République de Florence, c’est-à-dire chef du gouvernement. Il tirera de son expérience un livre, Le Prince, qui est un manuel de politique ‟pure” : comment conquérir le pouvoir et le garder. Rien d’autre. Nos technocrates actuels qui croient tout régenter à coup de règlements, sans se préoccuper de ceux qui auront à les appliquer ou qui les subiront, oublient sa leçon : « Les hommes sont généralement ingrats, changeants, dissimulés, timides et âpres au gain. Tant qu’on leur fait du bien, ils sont tout entiers à vous […] mais si l’occasion se présente ils se révoltent contre vous. » Voici quelques citations tirées du Prince paru en 1515. M. Macron devrait peut-être le relire.

       « On ne doit jamais laisser subsister un désordre pour éviter une guerre ; vous ne l’éviterez pas, vous ne faites que la différer à votre grand désavantage. »

       « Les offenses doivent être faites toutes en une fois, afin qu’elles blessent moins longtemps ; mais les bienfaits doivent se verser petit à petit et un à un, afin qu’on les savoure mieux. […] Si c’est en mal que vous avez à agir, vous n’êtes plus à temps, du moment où la fortune vous est contraire ; et, si vous employez le bien, on ne vous sait pas gré d’une amélioration que vous apportez sous la contrainte. »

        « Les hommes, il faut l’avouer, oublient plutôt la mort de leurs parents que la perte de leur patrimoine. D’ailleurs, il se présente tant de tentations de s’emparer des biens, lorsqu’une fois on a commencé à vivre de rapines ! »

        « Il est sans doute très louable pour un prince d’être fidèle à ses engagements ; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vu faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui croyaient en leur parole ; et les autres, qui ont procédé loyalement, s’en sont toujours trouvés mal à la fin. »

       « Dans nos états modernes, c’est du peuple qu’il faut mériter l’affection, car il est le plus fort et le plus puissant. »

        « Ceux qui sont parvenus par la faveur du peuple, doivent rechercher la cause et les motifs de cette bienveillance. Si c’est par haine du gouvernement ancien, plus que par l’intérêt qu’inspire le Prince, il lui sera malaisé de se maintenir dans l’affection de ses sujets, par la difficulté de les contenter. »

        « Les princes doivent honorer les talents et protéger les arts, principalement le commerce et l’agriculture. Il leur importe surtout de rassurer ceux qui les exercent contre la crainte d’être surchargés d’impôts. »

       « Il n’est rien de plus difficile que de changer à propos de conduite et de caractère, soit parce qu’on ne sait résister à ses habitudes et à ses penchants, soit parce qu’on ne peut se résoudre à quitter une route qui nous a toujours bien conduits. »

        « Le souverain, bien loin d’être le maître absolu des peuples qui sont sous sa domination, n’en est que le premier magistrat. »

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De l'art

      Il est temps de parler de l’art. Pourquoi ? Parce qu’il pleut de la tristesse et de la stupidité. L’art est le refuge de l’humain. Il représente le plaisir sans le désir de possession et de domination. Je ne parle pas ici de l’art qui est une manière déterminée de faire les choses, un métier, mais des Beaux-Arts, ceux que pratiquent les artistes.

      Qu’est-ce que l’art ? Je dirais que c’est un discours. L’art en soi n’existe pas. Il se met à vivre quand on regarde, écoute, touche, sent, goûte la production de l’artiste. Et qu’on en parle, à soi-même éventuellement. L’évocation de l’art fait l’art. Ne dit-on pas : « Ce tableau ne me dit rien » ? Je crois plutôt qu’on n’a rien à dire en le regardant. Pas de discours, pas d’art.

      Le premier discours est imprimé dans l’œuvre par l’artiste. Dans sa tête bouillonnent les idées qui guident sa main. Le second est celui de l’amateur qui fait le chemin inverse et a peu de chance d’y parvenir, sauf dans le cas où l’artiste explique lui-même sa démarche. L’art conceptuel le démontre par l’absurde : prenez une chaise, (ne vous asseyez pas malheureux !) sa photo et une affiche portant sa définition dans le dictionnaire, vous obtenez une œuvre de Joseph Kosuth. Humoristique ? impossible de le savoir, sauf si vous demandez le prix. S’agit-il d’une supercherie ?

      Tant que l’œuvre représente un sujet identifiable ou expressif, le discours repose sur quelque chose d’artistique, l’artiste dans sa grande fantaisie y glisse souvent une provocation, une supercherie, une allusion, une allégorie, que ne saisira pas le vulgum pecus. Le détournement de l’image a été de tout temps un procédé artistique. Michel-Ange ne met-il pas profusion de sexes et de fesses au plafond de la chapelle Sixtine ? Le peintre, torturé par son homosexualité, y trouve peut-être une certaine catharsis mais il se moque sournoisement du pape Jules II qui lui a passé commande.

      Watteau, Fragonard et bien d’autres, excellent dans la suggestion. Une pomme discrètement posée sur une table, un petit bouquet tombé à terre, des draperies rouges évoquant un sexe, en disent plus sur l’amour, la défloration, le désir que les nus anatomiques des pompiers du dix-neuvième siècle.

      Au Louvres, devant le Concert champêtre du Titien, une grosse dame près de moi dit : « Je ne mettrais pas ça dans mon salon, c’est trop osé. » On y voit dans un paysage idyllique, deux bergères grassouillettes, nues et deux musiciens habillés qui ne les regardent même pas. Le sujet paraît parfaitement chaste pour l’amateur d’art mais le thème du tableau est bien la célébration de la chair dans l’harmonie naturelle. Manet le comprendra et provoquera la réprobation générale avec son déjeuner sur l’herbe qui en est crument inspiré. Madame tout le monde avec sa franche naïveté a bien saisi le sens du Concert champêtre. Le connaisseur parfois s’égare, son discours peut perdre de vue et dépasser les intentions de l’artiste.

     Mais si c’était l’artiste qui allait trop loin, avec le soutien des galeristes, des critiques, des collectionneurs millionnaires et même de l’état qui subventionne ? S’il ne reste plus que la supercherie peut-on encore parler d’art ? Exemples d’art contemporain : l’emballage avec des bâches et des cordes de monuments (Christo), vitrine de magasin de souliers avec prix (Don Eddy), tas de charbon (Bernar Venet)… L’auteur du tas de charbon précise : « Le charbon librement posé en tas, libérait la sculpture des a priori de la composition imposée par l’artiste. » Discours, toujours discours, ne resterait-il que ça ?

      Allons encore plus avant : le plug annal vert, intitulé Tree de Paul McCarthy, érigé place Vendôme ou la Merde d’artiste (une boîte de conserve contenant 30 grammes de la merde de Piero Manzoni, vendue récemment 182 500 livres), enfoncent L’origine du monde de Gustave Courbet dans la préhistoire de la provocation.

      Quand une toile ripolinée unie blanche de Cy Twombly peut se vendre 2 millions de dollars, on peut se demander si la défiscalisation des œuvres d’art n’a pas quelques effets pervers. Le tas de charbon signe la disparition de l’artiste, le tableau blanc la disparition de l’œuvre et enfin, le tableau créé par un logiciel d’intelligence artificielle (vendue 432 500 dollars par la maison Christie à New York), scelle la fin de l’un et de l’autre. Restent les richissimes amateurs, qui verront sans doute leurs investissements s’évaporer prochainement avec la fin de l’art.

      Le dernier mot reste à Louis Althusser : selon lui, c’est le cadre même où elle est présentée (musée, galerie…) qui assigne à l’œuvre son statut d’objet d’art. Un philosophe peut donner de la profondeur à n’importe quelle sottise. Quel talent !      

Bobo

Le roi Bobo

Le Roi Bobo

Régnait sur le pays Bougon,

Au pied des falaises de marbre.

Il était jeune, il était beau,

Bien plus cultivé que ses sujets.

Et plein de bonne volonté.

Il n’avait qu’un défaut,

Il était un peu sourd.

Il confondait facilement les rugissements du lion

Avec le chant des cigales.

Dans la savane désolée,

Brûlée par un réchauffement venu d’ailleurs,

Le peuple du totem au casque ailé

Réclamait plus à manger.

Le Roi Bobo répondit :

« Mangez-vous les uns les autres »

Suivant la doctrine qu’on lui avait enseignée

À l’école des Rois bobos.

Mais le peuple de la savane

Était justement celui qui était mangé

Et n’avait plus personne à dévorer.

Alors le Roi Bobo se mit à la tête de sa tribu

Et se mit à marcher.

Sous ses pas, l’herbe reverdissait,

Les zébus donnaient du lait

Les lions fièrement, apportaient la paix,

Les abeilles faisaient leur miel

Et les frelons retournaient benoîtement en Asie.

Cependant, le royaume du Roi Bobo,

Plus fier que riche,

Vassal de plus fortunés que lui,

Était tout petit.

Quand il eut fait le tour de sa case,

Le Roi Bobo rentra chez lui, satisfait :

« Pour organiser la prospérité

Il faut généraliser la misère.

Tout ira de mieux en mieux,

Les vieillards iront travailler,

Les jeunes ne perdront plus leur temps

En études inutiles,

Et les laborieux seront récompensées. »

Alors la confiance dans le Roi Bobo,

Fléchit un peu chez les Bougons.

Le peuple lui fit cadeau

D’un appareil auditif doré

(C’est bien le moins pour un Roi)

Qu’il ne sut pas utiliser…

 

Et toujours le chant des griots montait le soir,

Désespéré, triste et menaçant,

Dans la fumée du feu de pneus allumé sur la grand’ place.

Mais Bobo n’entendait pas

La voix des Bougons.

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Jaune

      Les gilets jaunes qui sèment la pagaille sur les beaux ronds-points de France, ont-ils réfléchi une minute sur la signification de la couleur de leur chasuble ? Ils pensent sans doute qu’ils n’ont pas le choix et que ça importe peu. Contrairement au rouge qui est la couleur hautement symbolique du sang, le jaune manque de franchise. C’est la couleur du pus et de l’or.

      Historiquement le jaune est la couleur de la réaction. Isabelle de Castille jure de ne pas changer de chemise avant que son mari Ferdinand d’Aragon ait pris la ville de Grenade. Après huit mois de siège sa chemise a pris cette couleur indécise qu’on nomme isabelle. Rares sont les partis politiques et les syndicats qui se réclament du jaune. En 1905 le Syndicat professionnel des ouvriers de l’arsenal de Brest, d’obédience antisocialiste, rejoint la ‟Fédération des jaunes” dont la devise est ‟Patrie Famille Travail” (qui sera reprise dans un autre ordre avec le succès que l’on sait). Un ouvrier qui ne fait pas grève, peut retrouver le soir, son vélo entièrement repeint en jaune. C’est le moins qui puisse lui arriver.

      Le jaune est l’infâmante couleur du gonfanon du Chevalier félon Ganelon. Le turbotrain Paris Granville, peint en jaune, qui amenait le week-end, les cadres parisiens visiter leur femme en vacances sur la côte, était surnommé le train des cocus.  En 1215, les Juifs sont contraints de porter en France la rouelle jaune, sur les injonctions du concile de Latran. L’étoile jaune lui succèdera en 1941. Le passeport des bagnards libérés était jaune ainsi que celui des prostituées. La robe des faux-monnayeurs conduits au bûcher, était couleur de l’or qu’ils avaient corrompu.

      Le jaune est malade, les nouveaux nés ont souvent la jaunisse (prélude symbolique des renoncements peu glorieux, qu’ils auront à faire durant leur vie de compromissions). Le foie défaillant donne des yeux jaunes, comme ceux des crocodiles.

      Mais le jaune est aussi glorieux. Couleur de l’Empereur de Chine, s’en vêtir était une forfaiture punie de mort. Porter le maillot jaune est le sommet de la gloire pour un coureur cycliste mais il sera toujours soupçonné de dopage. Après le petit écart fiscal présumé de Carlos Ghosn, il faudra peut-être abandonner la couleur jaune emblématique de Renault, premier constructeur mondial d’automobiles. Sur les blasons et les drapeaux, le jaune est dit ‟or”, symbole de droiture et de pureté qui est, comme on le sait, le propre des relations internationales.

      Le jaune est visible de loin d’où l’utilité de cette couleur pour les innocentes boîtes aux lettres et les gilets des manifestants. Visible de loin ne signifie pas vision d’avenir. La politique est la voie vers un futur meilleur mais, comme dirait à peu près saint Thomas (Jean 14,1-12) : « Comment connaîtrions-nous le chemin si nous ne savons pas où on va. »

      Plutôt que de barrer les routes, bourré de bienveillance et sans espoir, j’irais voir Emmanuel Macron et je lui dirais : « Un cachou M. le Président ? » Un cachou Lajaunie évidemment.

      C’est ce qu’on appelle faire un geste en politique.

Rayon ardent

Le rayon ardent

     En allant me coucher l’autre soir, je remarque sur une chaise rembourrée et tapissée de velours, un grand trou noir. Je suis sidéré. Une brûlure profonde de deux ou trois centimètres et longue de cinq ou six, troue la mousse et le tissu. J’appelle mon épouse pour constater les dégâts.

     – Mais... dit-elle, stupéfaite.

     – Je dis comme toi, je réponds.

     Quel phénomène a pu provoquer cette brûlure ? Dans la maison personne ne fume, aucune flamme, tout est électrique, la cuisine est équipée d’une plaque à induction. Rien ne chauffe, même pas les radiateurs car, bien que nous soyons fin octobre, il ne fait pas encore froid. Ça ne peut venir que de l’extérieur. Nous passons en revue les causes possibles. La fenêtre était restée entrebâillée toute l’après-midi, un soleil radieux avait mis une belle lumière d’automne sur les murs de la chambre.

     C’est toujours de la faute des autres, tant qu’on n’est pas convaincu du contraire. Un avion ou un satellite a laissé tomber quelque chose d’incandescent qui a pénétré par la fenêtre. Presqu’impossible car la chaise n’était pas devant l’ouverture et je vois mal un mégot jeté dans les toilettes d’un avion, parvenir sans s’éteindre jusqu’à notre chambre. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de fumer dans la station spatiale internationale.

     Ou alors, les ouvriers occupés sur les toits des maisons voisines à ramoner les cheminées, ont projeté quelque scorie brûlante, qui est entrée par la fenêtre pour agresser notre pauvre chaise. Je ne constate aucune trace de scorie. Le mystère s’épaissit. Des travaux chez les voisins ? Des élagueurs ? De la foudre en boule ? Ça c’est une belle hypothèse, mais la foudre en boule est un phénomène rarissime, surtout quand il fait un temps splendide. Et là, ce serait vraiment une petite boule, un peu mesquine. Il ne nous reste plus qu’à nous coucher, en ruminant des scénarios de plus en plus catastrophiques au fur et à mesure que la nuit avance. Je rêve aux stigmates apparus sur le bras de sœur Marie-des-sept-douleurs en 1878, des traces de brûlures à jamais inexpliquées.

      Nous nous réveillons tard, presque étonnés que la maison ne soit pas en flammes. La brûlure de la chaise est toujours là, mystérieuse, inexplicable, inquiétante. La fraîcheur matinale éclaircit les idées. Sur la commode près de la chaise, est posé un miroir sur pied à deux faces. L’une plane pour un reflet réaliste sans pitié et l’autre concave pour grossir les défauts du visage, jusqu’à faire peur. Une idée surgit, Eurêka ! Toutefois, je ne me précipite pas tout nu dans la rue comme Archimède. Le miroir grossissant placé devant la fenêtre a pu renvoyer les rayons du soleil sur la chaise, comme les réflecteurs paraboliques du savant grec, qui incendièrent les vaisseaux romains devant Syracuse.

      Vérification faite aussitôt. La face concave concentre les rayons du soleil comme une loupe. À un mètre du miroir, il est impossible de tenir la main plus de quelques secondes au foyer de la parabole. La chaleur est largement suffisante pour enflammer un morceau de papier ou pour consumer une mousse ou un tissu inflammable.

      Amis qui ôtez vos points noirs devant un miroir grossissant, pensez à ne jamais le laisser face au soleil. Il pourrait diriger un rayon ardent sur les rideaux ou les objets alentour et provoquer ainsi un incendie catastrophique. On le sait depuis vingt-trois siècles environ et moi je l’ignorais.

En costume d huitre

En costume d'huître

        Pour ma deuxième participation au recueil de nouvelles annuel de la Gidouille, intitulé cette année ‟En costume d’huîtres”, je livre une nouvelle inspirée de la photo d’un vélo couvert de coquilles d’huîtres. Titre : ‟Le raidillon”.

       Mon petit-fils de quatorze ans m’avait demandé d’écrire sa biographie. J’ai reculé devant ce travail considérable. Je me suis contenté de le faire figurer dans cette nouvelle où je tente d’expliquer, entre-autres choses, son horreur de la pratique du vélocipède :  

       C’est la bicyclette qui raconte. Une jeune et jolie institutrice vivant seule au Conquet avec son fils (elle s’appelle Paulette évidemment) va travailler à vélo. Elle rencontre un jeune homme sur le chemin de l’école mais le marlou ne plaît pas à la bicyclette, qui fait tout ce qu’elle peut pour faire échouer leur liaison. Exaspérée la femme jette la bicyclette à la mer… Et tout finira bien, peut-être.

       Le recueil comprend une vingtaine de nouvelles savoureuses à base d’huîtres et une saynète non moins délectable.

         On peut commander le livre en librairie ou chez l'éditeur : La Gidouille.