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Sara, Chiara et le toboggan

         Adam nous a présenté sa copine Sara à Noël. La jeune femme est charmante, brune, fine, volubile. Italienne. Avec cet air humble et simple qui cache un courage et une volonté sans faille. Elle a une sœur jumelle, Chiara.

        Elles sont nées dans un village situé à la frontière française. La famille est pauvre. La république italienne n’est pas aussi généreuse que la royale solidarité française. La garniture de la pizza est souvent faite des restes de la semaine. Comme l’école française est plus proche de leur maison que l’école italienne, leur maman décide qu’elles iront étudier en France (oui c'est possible).

        Pour les habituer au français, leur mère les amène aux jardins d’enfants et dans les parcs de l’autre côté de la frontière. Les jumelles jouent avec les gamins de leur âge. Ils s’entendent bien dans le sabir international des bébés.

         Les filles entrent au CP. Elles ne comprennent rien de ce qui se dit. Enfin elles saisissent que la maîtresse leur demande de se présenter aux élèves. Elles montent sur l’estrade et, en souriant, se désignent l’une l’autre : Sara, Chiara. En signe de salut elles remuent timidement la main ouverte au niveau de la hanche et s’exclament en coeur : Toboggan !

          Un instant, la classe stupéfiée reste silencieuse, puis les gamins s’esclaffent. Toboggan, pourquoi toboggan ? C’est de l’italien ? Les petites filles confuses, regagnent leur place sous le regard incrédule de la maîtresse.

         Sara et Chiara à force de fréquenter les squares et les parcs avec les petits Français, les entendant parler avec insistance de toboggans sur le ton de l’invitation, avaient cru que toboggan voulait dire bonjour.

         Ainsi se construit l’Europe. Nous croyons comprendre nos voisins mais nous en sommes loin. Buongiorno les amis !

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Brest, meurtre du Lieutenant Patrys

           Juin 1791. Le désordre est total à Brest. On ne sait plus qui commande. Les marins et les soldats se mutinent, ils ne veulent plus obéir à des officiers nobles (la moitié des officiers ont déjà quitté ou ne réintègrent pas le service après des congés). Les chefs militaires de la place de Brest démissionnent les uns après les autres, considérant leur tâche impossible. Les ouvriers de l’arsenal se mettent en grève et manifestent avec violence dans les rues. Ils ne sont pas payés régulièrement et refusent les assignats (il faudra qu’ils s’y fassent). Les ecclésiastiques réfractaires sont emprisonnés au Château, tandis que les prêtres constitutionnels sont insultés et caillassés par les femmes dans la rue. La Société des amis de la constitution s’immisce dans toutes les affaires, y compris militaires et s’oppose à la municipalité trop timorée à son avis. La chiourme s’agite, la Garde nationale est obligée d’intervenir au bagne. Les sans-culottes brestois maintiennent une agitation permanente et s’opposent aux patriotes modérés, bourgeois, commerçants et artisans. L’excitation est à son comble quand on apprend la fuite du Roi.

          Les officiers de l’armée de terre ont l’habitude de se réunir au café de la Comédie, situé à l’angle de la rue Saint-Yves et de la rue d’Aiguillon. Des sans-culottes aperçoivent sur une table des graffitis anti révolutionnaires. Ils demandent : « Qui a fait ça ? » Un jeune officier du régiment du Poitou nommé Patrys se lève et dit fièrement : « C’est moi ! » Il s’en suit une bagarre, les uns courent dehors en criant au contre-révolutionnaire pour ameuter les sans-culottes, les autres se saisissent de Patrys, le traîne hors du café et avec un couteau de cuisine, lui détachent la tête du corps. Ses camarades retranchés dans le fond de la salle ont dégainé leur épée et tiennent les sans-culottes en respect.

           Le maire, Charles François Malmanche prévenu, arrive rapidement accompagné des administrateurs du district. Mais c’est trop tard pour Patrys. Aidé par un groupe de patriotes de bonne volonté, Malmanche réussit à extraire du café les autres officiers et à les mettre en sureté. Plantée sur une pique, la tête du jeune lieutenant est promenée par les rues de Brest et son corps jeté dans le ravin du Pont de terre. Première victime de la Révolution à Brest. Il y en aura beaucoup d’autres, dont Malmanche lui-même.          

Big bang

Big bang

       Je viens de finir le livre de Jean-Philippe Uzan, directeur de recherche au CNRS : Big bang, comprendre l’univers ici et maintenant et je reste sur ma faim. Il décrit une cosmologie dite de Précision, reposant sur des hypothèses où persistent des incompatibilités entre la théorie et les observations. Quant aux chiffres, temps, distances, masses, ils sont des résultats de calcul et rien d’autre. C’est comme au cinéma, une représentation de la réalité qui peut être presque vraie ou complètement artificielle.

       Que voit-on dans le ciel ? des objets plus ou moins éloignés et vieux. Supposons que vous avez garé votre voiture dans le parking de Super U il y a dix milliards d’années, croyez-vous la retrouver intacte au même endroit aujourd’hui ?     

       Comment parler de précision dans ce cas ? Comme si un pont bascule pour peser les camions, affichait leur poids au dixième de milligramme près et en déduirait la marque du véhicule et l’âge du conducteur.

       Dieu est bien plus simple et plus crédible. Mettons que nous sommes des séraphins qui volettent autour de Lui, sustentés par nos six ailes (deux pour se cacher les yeux car la vision de Dieu aveugle, deux pour se cacher le sexe, et deux pour voler). Nous sommes quelques milliards d’années avant hier (mettons 13,7 au cours actuel). Il n’y a rien, le vide bouillonne et soudain, une petite fluctuation quantique ne s’annule pas, l’univers est né. Dans un espace si petit, qu’à côté une tête d’épingle semble grosse comme la Terre, se concentre une masse si grande que même avec un levier, Archimède ne la soulèverait pas.

       Suit une période d’inflation extraordinaire : en un milliardième de milliardième de milliardième de milliardième de seconde l’univers si petit a été multiplié par dix, cinquante fois de suite (un 1 suivi de cinquante zéros).  Ce n’est pas tout, en une microseconde les composants intimes de la matière (les quarks) apparaissent, il faut trois minutes pour faire les premiers atomes. Quel spectacle ! Mais il faudra attendre 380 000 ans pour le voir, (on ne peut voir Dieu comme je l’ai dit) ! C’est ce que Fred Hoyle a appelé le “Big bang”, à la BBC le 28 mars 1949, pour plaisanter.

       Mais où s’est-il produit ? Une pareille explosion a dû laisser des traces. Il se situe partout tout autour de nous, c’est-à-dire nulle part précisément. J’explique : nous (nos composants) étions au départ dans le petit point d’origine, nous sommes toujours à l’intérieur, donc les traces du Big bang sont autour de nous. Nous baignons dans le rayonnement fossile de la déflagration originelle.

      La matière visible (dans toutes les longueurs d’onde), ne constitue que 4 % de la masse totale de l’univers, tout le reste est inconnu et porte les noms poétiques de matière noire et d’énergie sombre. Bâtir une science sur seulement 4 % de (partiellement) connu, est pour le moins téméraire. Essayez de passer votre bac en étudiant seulement 4 % des programmes… C’est ce que vous avez fait ? Sidérant !

       Certains astrophysiciens parlent de gastrophysique pour une certaine cuisine cosmologique qui leur donne mal au ventre. Quelle perte ce serait pour l’édition si les savants étaient raisonnables ! Comment vivraient-ils nos chercheurs s’ils ne publiaient pas à tour de bras, avec leur salaire de misère ? (Les chercheurs sont moins payés en Europe qu’en Inde.) Et qui nous ferait rêver ?

 

Louis xvi

Gilet jaune vs bonnet rouge

       Le 20 juillet 1792, le peuple envahit les Tuileries pour arracher au Roi sous la menace, le rappel des ministres patriotes et le retrait des vetos. Louis XVI se laisse coiffer du bonnet rouge et boit à la santé du peuple mais refuse courageusement d’accepter ses exigences.

       Le 28 février 2019 à Pessac, devant une assemblée de 400 femmes réunies dans un gymnase, une certaine Nathalie demande au Président de passer un collier orné d’un gilet jaune miniature. Emmanuel Macron refuse fermement et répond : « Je suis le Président de toutes les Françaises et de tous les Français. J’ai le droit de ne pas mettre un collier gilet jaune et de ne pas mettre un gilet jaune. » La réponse n’est pas très éloquente. Il aurait pu dire : « En tant que Président de tous les Français, je n’ai pas à afficher un symbole partisan, qui de plus est la marque d’une opposition à ma politique. »

       Louis XVI n’avait plus que six mois et un jour à vivre. Sous la menace des piques, il a coiffé le bonnet rouge des sans-culottes et a sans doute crié : « Vive la nation ! » Emmanuel Macron ne subissait la menace que de piques verbales et on le sait bien armé pour se défendre. Le Roi pouvait craindre les sans-culottes, E. Macron ne craint pas les femmes culottées. 

       Vouloir faire porter au chef suprême de la France, le symbole de sa défaite est bien dans l’esprit révolutionnaire, mais qui veut d’une révolution aujourd’hui ?          

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C'était (pas) mieux avant

       Il y a 226 ans, le matin du 25 février 1793, Marat fait paraître l’article suivant : « On ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse lui-même justice… Le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations.»

       Le même jour, les épiceries sont envahies par les ménagères, ravies du conseil, qui se servent à leur gré, de sucre et de savon. À la Commune de Paris, Jacques Roux déclare : « Je pense au surplus, que les épiciers n’ont fait que restituer au peuple ce qu’ils lui faisait payer trop cher depuis longtemps. La journée eût été plus belle encore s’il y avait eu quelques têtes coupées. »

       Le soir, au club des Jacobins, Robespierre stigmatise le mouvement qu’il affirme contre-révolutionnaire : « Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour terrasser les brigands… De chétives marchandises doivent-elles l’occuper ?... Nos adversaires veulent effrayer tout ce qui a quelque propriété. »

       Il n’y a rien de changé. Les pauvres veulent améliorer leur quotidien et les autres cherchent à les manipuler pour de grandes (ou terribles) causes.

Marianne jaune

La Marianne jaune

Ȏ Marianne ! J’affectionne

Tes cheveux libres sous le bonnet phrygien Jaune,

(Le rouge était pour les esclaves affranchis)

Ta cocarde patriotique,

Tes lèvres safran entrouvertes

Presque souriantes,

Qui murmurent plus qu’elles ne crient,

Ton petit nez de Femen,

Enfin, tes grands yeux clairs

Tristes, un peu dans le vague,

Comme s’ils disaient je vous aime

Mais vous allez partir.

De la main elle ébauche un signe d’impuissance,

C’est comme ça, dit-elle.

Voilà la Marianne jaune

Ni à vendre ni à solder.

Mais je préfère la Marianne des timbres

Qui n’est triste que parce que,

On n’a plus besoin de lécher son derrière

Pour la coller sur les enveloppes.

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Soupe à la grimace (à l'ancienne)

Ingrédients : un couple un peu rassis, deux enfants au moins, un nuage de fin de mois rouge, une feuille d’impôts non payés (qu’on peut remplacer par des factures en retard) quelques tranches du carnet de notes déplorables d’un gosse, une pincée de belle-mère frisée et des oreilles fraîches de voisins (au moins quatre). On peut ajouter une migraine, des maux d’estomac, un gros rhume... mais ce n’est pas indispensable.

Votre conjoint étant absent, faire chauffer les ingrédients : faire savoir à la belle-mère qu’elle ne pourra pas venir ce week-end, sans lui expliquer pourquoi, demandez à votre conjoint de faire quelque chose pour vous que vous feriez bien mieux vous-même, comme par exemple de vous acheter des sous-vêtements. Excitez les enfants en leur promettant quelque chose que vous ne pourrez pas tenir. Enfin, excitez-vous vous-même en passant en revue tout ce qui ne va pas dans votre couple, pour en faire une marinade bien épaisse. Laissez fermenter longuement.

Quand votre conjoint rentre, l’interpeler immédiatement : a-t-il fait ce que vous lui avez demandé ? Si oui, il l’a mal fait, si non, il ne pense jamais à vous. Appelez les enfants pour qu’ils participent à la fabrication de la soupe à la grimace, ils ajouteront le piment nécessaire au bon moment et quelques larmes salées (mouchez leur nez au préalable). Allumez la télévision sur une chaine d’information continue pour faire monter l’angoisse et l’énervement.

Mettez sa mère sur le feu et laissez déborder. Il prépare pendant ce temps deux ou trois répliques bien salées qu’il réserve à part. Cassez quelque chose à laquelle il tient et accusez les enfants contre toute évidence (inutile de les battre, ça ne se fait plus). Laissez mousser, puis arrosez avec la marinade que vous avez préparée. Ajouter au dernier moment quelques feuilles du carnet de notes pour décorer.

Si possible ouvrez bien les fenêtres pour que les voisins puissent profiter aussi de la bonne odeur de soupe et interpellez-les pour qu’ils puissent apporter leur jugement sur votre cuisine et vous donner des conseils éventuellement pour l’améliorer (et en faire part à tout le quartier).

Mettez le son de la TV à fond et laissez mijoter. Il ne reste plus qu’à passer à table pour le repas le plus désagréable qu’il soit. Laissez pleurer les enfants, ils pisseront moins. Faites la tête tous les deux pour goûter sans remords la soupe à la grimace. Elle se consomme avec un peu de vinaigre ou du lait tourné. Cette soupe se digère difficilement en une nuit à l’hôtel du Cul tourné mais on peut se rattraper au réveil. Il n’est pas recommandé d’en faire toutes les semaines, on s’en lasse facilement.

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La fin du Primauguet

       Lundi matin, 7 janvier 2019, la frégate Primauguet a appareillé de Brest pour sa dernière mission. Elle la mènera à Saint-Pierre et Miquelon, New-York, Ponta Delgada et Casablanca. Retour à Brest vers le 20 mars pour désarmement.

       Ainsi c’est la fin de ce navire, j’ai vu sa naissance. J’étais le dernier chef de chantier de sa construction à la DCAN de Brest et, en 1986. J’ai participé à la traversée de longue durée (TLD) entre Newport News et Québec. Pour moi c’est un camarade qui va disparaître, à 32 ans.

        C’est à peu près le temps que j’ai passé sur des navires en réparation ou en construction. Les pieds sur la ferraille, les mains sales dans des machines surchauffées, les oreilles fracassées par la cavalerie des diesels, penché sur des plans maculés, avec des ouvriers, des marins, pour soigner les mécaniques rebelles. J’ai aimé ce temps.   

        La corvette anti-sous-marine Primauguet, promue frégate pour cause d’exportation, poursuit la tradition d’excellence des destroyers français. 4 000 tonnes, 136 m de long, 14 m de large, 5,75 m de tirant d’eau. Elle peut monter à 30 nœuds en 3 minutes sur ses turbines à gaz (2 TG Rolls-Royce totalisant 52 000 chevaux). Distance franchissable sur les diesels, 9 500 nautiques. L’équipage est actuellement composé de 230 marins dont 30 femmes. Son armement comporte un canon de 100, 4 missiles Exocet, un système Crotale (18 missiles en réserve), 2 catapultes lance-torpilles et deux hélicoptères.

        Primauguet est le nom francisé d’Hervé de Portzmoguer, avec qui j’ai vécu un an. Le temps d’écrire sa vie tourmentée, d’aventures, de gloire et d’amour peut-être, de la petite boiteuse Anne de Bretagne. On sait la fin glorieuse du capitaine de Marie la Cordelière, le 10 août 1512 au large de la pointe Saint-Mathieu quand il se fait sauter avec le navire anglais le Regent . Maudits Saozon ! (Portzmoguer, un corsaire au service d’Anne de Bretagne, chez Yoran Embanner). On cherchera encore cet été l’épave de la Cordelière, dernier navire de la Bretagne indépendante, Maro evit ar Vro.

Machiavel

Les leçons de Machiavel

       En 1498 Machiavel est élu Secrétaire de la République de Florence, c’est-à-dire chef du gouvernement. Il tirera de son expérience un livre, Le Prince, qui est un manuel de politique ‟pure” : comment conquérir le pouvoir et le garder. Rien d’autre. Nos technocrates actuels qui croient tout régenter à coup de règlements, sans se préoccuper de ceux qui auront à les appliquer ou qui les subiront, oublient sa leçon : « Les hommes sont généralement ingrats, changeants, dissimulés, timides et âpres au gain. Tant qu’on leur fait du bien, ils sont tout entiers à vous […] mais si l’occasion se présente ils se révoltent contre vous. » Voici quelques citations tirées du Prince paru en 1515. M. Macron devrait peut-être le relire.

       « On ne doit jamais laisser subsister un désordre pour éviter une guerre ; vous ne l’éviterez pas, vous ne faites que la différer à votre grand désavantage. »

       « Les offenses doivent être faites toutes en une fois, afin qu’elles blessent moins longtemps ; mais les bienfaits doivent se verser petit à petit et un à un, afin qu’on les savoure mieux. […] Si c’est en mal que vous avez à agir, vous n’êtes plus à temps, du moment où la fortune vous est contraire ; et, si vous employez le bien, on ne vous sait pas gré d’une amélioration que vous apportez sous la contrainte. »

        « Les hommes, il faut l’avouer, oublient plutôt la mort de leurs parents que la perte de leur patrimoine. D’ailleurs, il se présente tant de tentations de s’emparer des biens, lorsqu’une fois on a commencé à vivre de rapines ! »

        « Il est sans doute très louable pour un prince d’être fidèle à ses engagements ; mais parmi ceux de notre temps qu’on a vu faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un scrupule de tromper ceux qui croyaient en leur parole ; et les autres, qui ont procédé loyalement, s’en sont toujours trouvés mal à la fin. »

       « Dans nos états modernes, c’est du peuple qu’il faut mériter l’affection, car il est le plus fort et le plus puissant. »

        « Ceux qui sont parvenus par la faveur du peuple, doivent rechercher la cause et les motifs de cette bienveillance. Si c’est par haine du gouvernement ancien, plus que par l’intérêt qu’inspire le Prince, il lui sera malaisé de se maintenir dans l’affection de ses sujets, par la difficulté de les contenter. »

        « Les princes doivent honorer les talents et protéger les arts, principalement le commerce et l’agriculture. Il leur importe surtout de rassurer ceux qui les exercent contre la crainte d’être surchargés d’impôts. »

       « Il n’est rien de plus difficile que de changer à propos de conduite et de caractère, soit parce qu’on ne sait résister à ses habitudes et à ses penchants, soit parce qu’on ne peut se résoudre à quitter une route qui nous a toujours bien conduits. »

        « Le souverain, bien loin d’être le maître absolu des peuples qui sont sous sa domination, n’en est que le premier magistrat. »

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De l'art

      Il est temps de parler de l’art. Pourquoi ? Parce qu’il pleut de la tristesse et de la stupidité. L’art est le refuge de l’humain. Il représente le plaisir sans le désir de possession et de domination. Je ne parle pas ici de l’art qui est une manière déterminée de faire les choses, un métier, mais des Beaux-Arts, ceux que pratiquent les artistes.

      Qu’est-ce que l’art ? Je dirais que c’est un discours. L’art en soi n’existe pas. Il se met à vivre quand on regarde, écoute, touche, sent, goûte la production de l’artiste. Et qu’on en parle, à soi-même éventuellement. L’évocation de l’art fait l’art. Ne dit-on pas : « Ce tableau ne me dit rien » ? Je crois plutôt qu’on n’a rien à dire en le regardant. Pas de discours, pas d’art.

      Le premier discours est imprimé dans l’œuvre par l’artiste. Dans sa tête bouillonnent les idées qui guident sa main. Le second est celui de l’amateur qui fait le chemin inverse et a peu de chance d’y parvenir, sauf dans le cas où l’artiste explique lui-même sa démarche. L’art conceptuel le démontre par l’absurde : prenez une chaise, (ne vous asseyez pas malheureux !) sa photo et une affiche portant sa définition dans le dictionnaire, vous obtenez une œuvre de Joseph Kosuth. Humoristique ? impossible de le savoir, sauf si vous demandez le prix. S’agit-il d’une supercherie ?

      Tant que l’œuvre représente un sujet identifiable ou expressif, le discours repose sur quelque chose d’artistique, l’artiste dans sa grande fantaisie y glisse souvent une provocation, une supercherie, une allusion, une allégorie, que ne saisira pas le vulgum pecus. Le détournement de l’image a été de tout temps un procédé artistique. Michel-Ange ne met-il pas profusion de sexes et de fesses au plafond de la chapelle Sixtine ? Le peintre, torturé par son homosexualité, y trouve peut-être une certaine catharsis mais il se moque sournoisement du pape Jules II qui lui a passé commande.

      Watteau, Fragonard et bien d’autres, excellent dans la suggestion. Une pomme discrètement posée sur une table, un petit bouquet tombé à terre, des draperies rouges évoquant un sexe, en disent plus sur l’amour, la défloration, le désir que les nus anatomiques des pompiers du dix-neuvième siècle.

      Au Louvres, devant le Concert champêtre du Titien, une grosse dame près de moi dit : « Je ne mettrais pas ça dans mon salon, c’est trop osé. » On y voit dans un paysage idyllique, deux bergères grassouillettes, nues et deux musiciens habillés qui ne les regardent même pas. Le sujet paraît parfaitement chaste pour l’amateur d’art mais le thème du tableau est bien la célébration de la chair dans l’harmonie naturelle. Manet le comprendra et provoquera la réprobation générale avec son déjeuner sur l’herbe qui en est crument inspiré. Madame tout le monde avec sa franche naïveté a bien saisi le sens du Concert champêtre. Le connaisseur parfois s’égare, son discours peut perdre de vue et dépasser les intentions de l’artiste.

     Mais si c’était l’artiste qui allait trop loin, avec le soutien des galeristes, des critiques, des collectionneurs millionnaires et même de l’état qui subventionne ? S’il ne reste plus que la supercherie peut-on encore parler d’art ? Exemples d’art contemporain : l’emballage avec des bâches et des cordes de monuments (Christo), vitrine de magasin de souliers avec prix (Don Eddy), tas de charbon (Bernar Venet)… L’auteur du tas de charbon précise : « Le charbon librement posé en tas, libérait la sculpture des a priori de la composition imposée par l’artiste. » Discours, toujours discours, ne resterait-il que ça ?

      Allons encore plus avant : le plug annal vert, intitulé Tree de Paul McCarthy, érigé place Vendôme ou la Merde d’artiste (une boîte de conserve contenant 30 grammes de la merde de Piero Manzoni, vendue récemment 182 500 livres), enfoncent L’origine du monde de Gustave Courbet dans la préhistoire de la provocation.

      Quand une toile ripolinée unie blanche de Cy Twombly peut se vendre 2 millions de dollars, on peut se demander si la défiscalisation des œuvres d’art n’a pas quelques effets pervers. Le tas de charbon signe la disparition de l’artiste, le tableau blanc la disparition de l’œuvre et enfin, le tableau créé par un logiciel d’intelligence artificielle (vendue 432 500 dollars par la maison Christie à New York), scelle la fin de l’un et de l’autre. Restent les richissimes amateurs, qui verront sans doute leurs investissements s’évaporer prochainement avec la fin de l’art.

      Le dernier mot reste à Louis Althusser : selon lui, c’est le cadre même où elle est présentée (musée, galerie…) qui assigne à l’œuvre son statut d’objet d’art. Un philosophe peut donner de la profondeur à n’importe quelle sottise. Quel talent !      

Bobo

Le roi Bobo

Le Roi Bobo

Régnait sur le pays Bougon,

Au pied des falaises de marbre.

Il était jeune, il était beau,

Bien plus cultivé que ses sujets.

Et plein de bonne volonté.

Il n’avait qu’un défaut,

Il était un peu sourd.

Il confondait facilement les rugissements du lion

Avec le chant des cigales.

Dans la savane désolée,

Brûlée par un réchauffement venu d’ailleurs,

Le peuple du totem au casque ailé

Réclamait plus à manger.

Le Roi Bobo répondit :

« Mangez-vous les uns les autres »

Suivant la doctrine qu’on lui avait enseignée

À l’école des Rois bobos.

Mais le peuple de la savane

Était justement celui qui était mangé

Et n’avait plus personne à dévorer.

Alors le Roi Bobo se mit à la tête de sa tribu

Et se mit à marcher.

Sous ses pas, l’herbe reverdissait,

Les zébus donnaient du lait

Les lions fièrement, apportaient la paix,

Les abeilles faisaient leur miel

Et les frelons retournaient benoîtement en Asie.

Cependant, le royaume du Roi Bobo,

Plus fier que riche,

Vassal de plus fortunés que lui,

Était tout petit.

Quand il eut fait le tour de sa case,

Le Roi Bobo rentra chez lui, satisfait :

« Pour organiser la prospérité

Il faut généraliser la misère.

Tout ira de mieux en mieux,

Les vieillards iront travailler,

Les jeunes ne perdront plus leur temps

En études inutiles,

Et les laborieux seront récompensées. »

Alors la confiance dans le Roi Bobo,

Fléchit un peu chez les Bougons.

Le peuple lui fit cadeau

D’un appareil auditif doré

(C’est bien le moins pour un Roi)

Qu’il ne sut pas utiliser…

 

Et toujours le chant des griots montait le soir,

Désespéré, triste et menaçant,

Dans la fumée du feu de pneus allumé sur la grand’ place.

Mais Bobo n’entendait pas

La voix des Bougons.

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Jaune

      Les gilets jaunes qui sèment la pagaille sur les beaux ronds-points de France, ont-ils réfléchi une minute sur la signification de la couleur de leur chasuble ? Ils pensent sans doute qu’ils n’ont pas le choix et que ça importe peu. Contrairement au rouge qui est la couleur hautement symbolique du sang, le jaune manque de franchise. C’est la couleur du pus et de l’or.

      Historiquement le jaune est la couleur de la réaction. Isabelle de Castille jure de ne pas changer de chemise avant que son mari Ferdinand d’Aragon ait pris la ville de Grenade. Après huit mois de siège sa chemise a pris cette couleur indécise qu’on nomme isabelle. Rares sont les partis politiques et les syndicats qui se réclament du jaune. En 1905 le Syndicat professionnel des ouvriers de l’arsenal de Brest, d’obédience antisocialiste, rejoint la ‟Fédération des jaunes” dont la devise est ‟Patrie Famille Travail” (qui sera reprise dans un autre ordre avec le succès que l’on sait). Un ouvrier qui ne fait pas grève, peut retrouver le soir, son vélo entièrement repeint en jaune. C’est le moins qui puisse lui arriver.

      Le jaune est l’infâmante couleur du gonfanon du Chevalier félon Ganelon. Le turbotrain Paris Granville, peint en jaune, qui amenait le week-end, les cadres parisiens visiter leur femme en vacances sur la côte, était surnommé le train des cocus.  En 1215, les Juifs sont contraints de porter en France la rouelle jaune, sur les injonctions du concile de Latran. L’étoile jaune lui succèdera en 1941. Le passeport des bagnards libérés était jaune ainsi que celui des prostituées. La robe des faux-monnayeurs conduits au bûcher, était couleur de l’or qu’ils avaient corrompu.

      Le jaune est malade, les nouveaux nés ont souvent la jaunisse (prélude symbolique des renoncements peu glorieux, qu’ils auront à faire durant leur vie de compromissions). Le foie défaillant donne des yeux jaunes, comme ceux des crocodiles.

      Mais le jaune est aussi glorieux. Couleur de l’Empereur de Chine, s’en vêtir était une forfaiture punie de mort. Porter le maillot jaune est le sommet de la gloire pour un coureur cycliste mais il sera toujours soupçonné de dopage. Après le petit écart fiscal présumé de Carlos Ghosn, il faudra peut-être abandonner la couleur jaune emblématique de Renault, premier constructeur mondial d’automobiles. Sur les blasons et les drapeaux, le jaune est dit ‟or”, symbole de droiture et de pureté qui est, comme on le sait, le propre des relations internationales.

      Le jaune est visible de loin d’où l’utilité de cette couleur pour les innocentes boîtes aux lettres et les gilets des manifestants. Visible de loin ne signifie pas vision d’avenir. La politique est la voie vers un futur meilleur mais, comme dirait à peu près saint Thomas (Jean 14,1-12) : « Comment connaîtrions-nous le chemin si nous ne savons pas où on va. »

      Plutôt que de barrer les routes, bourré de bienveillance et sans espoir, j’irais voir Emmanuel Macron et je lui dirais : « Un cachou M. le Président ? » Un cachou Lajaunie évidemment.

      C’est ce qu’on appelle faire un geste en politique.

Rayon ardent

Le rayon ardent

     En allant me coucher l’autre soir, je remarque sur une chaise rembourrée et tapissée de velours, un grand trou noir. Je suis sidéré. Une brûlure profonde de deux ou trois centimètres et longue de cinq ou six, troue la mousse et le tissu. J’appelle mon épouse pour constater les dégâts.

     – Mais... dit-elle, stupéfaite.

     – Je dis comme toi, je réponds.

     Quel phénomène a pu provoquer cette brûlure ? Dans la maison personne ne fume, aucune flamme, tout est électrique, la cuisine est équipée d’une plaque à induction. Rien ne chauffe, même pas les radiateurs car, bien que nous soyons fin octobre, il ne fait pas encore froid. Ça ne peut venir que de l’extérieur. Nous passons en revue les causes possibles. La fenêtre était restée entrebâillée toute l’après-midi, un soleil radieux avait mis une belle lumière d’automne sur les murs de la chambre.

     C’est toujours de la faute des autres, tant qu’on n’est pas convaincu du contraire. Un avion ou un satellite a laissé tomber quelque chose d’incandescent qui a pénétré par la fenêtre. Presqu’impossible car la chaise n’était pas devant l’ouverture et je vois mal un mégot jeté dans les toilettes d’un avion, parvenir sans s’éteindre jusqu’à notre chambre. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de fumer dans la station spatiale internationale.

     Ou alors, les ouvriers occupés sur les toits des maisons voisines à ramoner les cheminées, ont projeté quelque scorie brûlante, qui est entrée par la fenêtre pour agresser notre pauvre chaise. Je ne constate aucune trace de scorie. Le mystère s’épaissit. Des travaux chez les voisins ? Des élagueurs ? De la foudre en boule ? Ça c’est une belle hypothèse, mais la foudre en boule est un phénomène rarissime, surtout quand il fait un temps splendide. Et là, ce serait vraiment une petite boule, un peu mesquine. Il ne nous reste plus qu’à nous coucher, en ruminant des scénarios de plus en plus catastrophiques au fur et à mesure que la nuit avance. Je rêve aux stigmates apparus sur le bras de sœur Marie-des-sept-douleurs en 1878, des traces de brûlures à jamais inexpliquées.

      Nous nous réveillons tard, presque étonnés que la maison ne soit pas en flammes. La brûlure de la chaise est toujours là, mystérieuse, inexplicable, inquiétante. La fraîcheur matinale éclaircit les idées. Sur la commode près de la chaise, est posé un miroir sur pied à deux faces. L’une plane pour un reflet réaliste sans pitié et l’autre concave pour grossir les défauts du visage, jusqu’à faire peur. Une idée surgit, Eurêka ! Toutefois, je ne me précipite pas tout nu dans la rue comme Archimède. Le miroir grossissant placé devant la fenêtre a pu renvoyer les rayons du soleil sur la chaise, comme les réflecteurs paraboliques du savant grec, qui incendièrent les vaisseaux romains devant Syracuse.

      Vérification faite aussitôt. La face concave concentre les rayons du soleil comme une loupe. À un mètre du miroir, il est impossible de tenir la main plus de quelques secondes au foyer de la parabole. La chaleur est largement suffisante pour enflammer un morceau de papier ou pour consumer une mousse ou un tissu inflammable.

      Amis qui ôtez vos points noirs devant un miroir grossissant, pensez à ne jamais le laisser face au soleil. Il pourrait diriger un rayon ardent sur les rideaux ou les objets alentour et provoquer ainsi un incendie catastrophique. On le sait depuis vingt-trois siècles environ et moi je l’ignorais.

En costume d huitre

En costume d'huître

        Pour ma deuxième participation au recueil de nouvelles annuel de la Gidouille, intitulé cette année ‟En costume d’huîtres”, je livre une nouvelle inspirée de la photo d’un vélo couvert de coquilles d’huîtres. Titre : ‟Le raidillon”.

       Mon petit-fils de quatorze ans m’avait demandé d’écrire sa biographie. J’ai reculé devant ce travail considérable. Je me suis contenté de le faire figurer dans cette nouvelle où je tente d’expliquer, entre-autres choses, son horreur de la pratique du vélocipède :  

       C’est la bicyclette qui raconte. Une jeune et jolie institutrice vivant seule au Conquet avec son fils (elle s’appelle Paulette évidemment) va travailler à vélo. Elle rencontre un jeune homme sur le chemin de l’école mais le marlou ne plaît pas à la bicyclette, qui fait tout ce qu’elle peut pour faire échouer leur liaison. Exaspérée la femme jette la bicyclette à la mer… Et tout finira bien, peut-être.

       Le recueil comprend une vingtaine de nouvelles savoureuses à base d’huîtres et une saynète non moins délectable.

         On peut commander le livre en librairie ou chez l'éditeur : La Gidouille. 

Les deux theieres 3

Les deux théières

Deux théières en faïence voisinaient sur une étagère,

L’une blanche et française

L’autre rouge et japonaise.

Sur l’une était marqué ‟Thé”,

Sur l’autre figurait un idéogramme rond.

Elles ne se parlaient pas n’ayant pas langue commune.

Les fantaisies de la maîtresse de maison

Les plaçaient tantôt bec à bec, tantôt anse contre anse.

Ainsi bouche à bouche ou bras dessus bras dessous,

Façon de parler bien sûr,

Les théières n’ayant ni bouche ni bras.

En eussent-elles eu qu’elles n’en auraient pas profité

Car elles ne s’aimaient pas.

Cependant un jour, que la Japonaise était chaude,

Ayant récemment servi le thé, la Française lui dit :

« Fukushima ! » L’autre vexée répondit :

« Nagasaki ! » preuve de sa méconnaissance de l’histoire,

Les théières françaises n’ayant jamais bombardé le Japon.

Elles en restèrent là pour cette fois.

Le lendemain matin, à son tour, la Française était chaude

(Elle est commise au petit déjeuner).

La Japonaise dit, méprisante,

Si tant est qu’une théière puisse être méprisante :

« Fugu ! »

La française qui n’ignorait pas que le fugu est un poisson,

Répliqua : « Morue ! »

Ce qui cloua le bec de l’étrangère.

Poisson poison contre poisson salé,

Ainsi allait la vie sur l’étagère.

C’était sans compter avec le remue-ménage

Périodique dans la cuisine.

Voici maintenant que la fière théière japonaise

Est suivie de quatre petites tasses,

Rouges comme elle,

Et marquées du même idéogramme.

Ses filles. Sur l’étagère !

La théière française n’avait pas de progéniture,

À sa connaissance du moins,

Car elle ne savait point

Comment se fabriquent les tasses à thé.

Elle n’en était que plus marrie.

Bien alignées derrière leur mère,

Comme des petits canards pédalant dans la mare,

Les quatre tasses japonaises jacassaient dans l’aigu,

Et en japonais.

Ce qui est fort désagréable

Pour une théière née à Limoge.

A qui se plaindre se dit la Limougeaude ?

Le Dieu de la vaisselle est sourd

(Ne dit-on pas sourd comme un pot ?)

« Je peux le remplacer »

Murmura une voix noire.

Le couvercle de la théière sursauta :

« C’est qui ? – C’est moi ! – Qui moi ? – Moi la cafetière,

Je suis derrière toi.

– Moi aussi, dit une autre voix.

Blanche cette fois, je suis le pot à lait.

– Et moi et moi ! » Criaient d’autres voix :

Le beurrier, le pot à olives, le bocal à cornichons (avec sa cuiller en bois), le sucrier…

– Aidez-moi, supplia la théière.

– Nous sommes derrière toi, clamaient-ils en cœur. »

Mais personne ne bougeait,

La vaisselle étant peu ingambe

Comme chacun sait.

Tout à coup, un léger tremblement de terre

Ébranla l’étagère,

Qui bascula.

Le maître de maison peu prévoyant,

Bricoleur paresseux,

N’avait pas tenu compte de la tectonique

Incidente de la faille sud armoricaine.

Le petit monde international des faïences

Se retrouva sur le carrelage de la cuisine,

En morceaux, tous débris mêlés.

Moralité :

Vous pouvez haïr vos voisins

En toute tranquillité,

Vous finirez tous mélangés.

En poussières d’étoiles.C’est certain !

Touristes a p yongyang

Le désastre du tourisme de masse

    Il faut sauver la planète disent-ils. Et les voilà partis à des milliers de kilomètres de chez eux pour visiter ce qu’ils ont vu à la télé des dizaines de fois. Certes, ce n’est pareil de voir en vrai ce qu’on a entrevu sur l’écran à cristaux liquides. On a l’odeur en plus et le sentiment du réel, parfois poignant il est vrai. Et on partage (mot clé des touristes) avec les indigènes toujours souriants, aimables et communicatifs : What is your name ? Were do you come from ? Les pauvres sont gentils en général.

     On dit, j’ai fait la Grèce, moi j’ai fait Bali, les Caraïbes, l’Iran, la côte ouest (pas de la Bretagne, des États-Unis of course), l’Algérie (t’as pas eu peur ?), l’Inde (la misère, incroyable !), les îles (y en a partout)… Les fous furieux du voyage vous assomment de descriptions de sites extraordinaires et principalement d’aéroports où ils ont passé des heures, voire des jours entiers, à attendre un avion pour rentrer à la maison.

     Partons, loin, dépaysement garanti : air climatisé, piscine fraîche, cocktails de ouf, lits de 160 ou plus. Ça me rappelle un menu de restaurant du Kerala (Inde) qui mentionnait du ‟poulet comme à la maison” (en français, mar plij). Quel dépaysement ! Chaleur, moustiques, serpents et crocodiles à la demande mais on n’est pas obligé. Le must c’est la croisière. L’hôtel sur la mer. Trois mille amis qui naviguent ensemble, qui mangent, boivent (forfait bar illimité), dansent et jouent toutes les nuits et sont trop fatigués au matin pour aller en excursion. Que du bonheur on dit, quand on rentre enfin chez soi pour se refaire une santé.

     Nous sauverons la planète tranquillement chez nous. Nos ordures nous les avons laissées sur un îlot en Thaïlande (à Koh Poubelle ou quelque chose comme ça) où le plastique glisse doucement dans l’océan. On leur a pourtant bien recommandé de ne pas jeter les pailles des boissons à la mer. D’ailleurs nous nous en occupons sérieusement et aussi des coton-tige, ils seront bientôt interdits. Et en mer nous respirons le bon air : un peu chargé de particules fines (un seul gros paquebot en émet plus qu’un millions de voitures) et 30 de ces navires produisent autant de gaz à effet de serre que la Grande-Bretagne toute entière. Les Inuits pleurent sur leurs glaces polluées par les touristes toujours plus nombreux. Qu’ils se rassurent, il n’y aura bientôt plus de glace et ils ne viendront plus. Alors prenons l’avion, il n’est guère plus polluant qu’une voiture (en passager/km) mais si vous allez à New-York vous consommez la totalité de votre budget carbone pour l’année, en une seule fois (et pareil au retour). Il vaudrait mieux y aller en voilier.

     Alors n’allons pas trop loin, à Compostelle à pied par exemple si on ne craint pas les punaises de lit, ou à Venise où l’on versera une larme en patientant une heure pour franchir le pont des soupirs, ou à Barcelone dans la foule compacte, le nez en l’air pour apercevoir la Sagrada Familia, qu’on renoncera à visiter faute de temps. Restons en France. L’île de Ré c’est bien, si vous ne craignez pas la corrida des vélos électriques débridés. La montagne ça vous gagne ? Lançons-nous dans l’ascension du Mont Blanc. Avec un peu de chance nous ne ferons pas partie des 5 à 7 morts annuels, parmi les 2 000 touristes qui tentent d’atteindre le sommet (moins de la moitié y parvient, même avec un guide). Heureusement, contrairement à ce qui se passe pour l’Everest, les cadavres sont tous récupérés.

     Quelle tarentule pique les gens, pour qu’ils se ruent en masse chaque été à l’autre bout du monde ? Je crois que, comme Jules César ils veulent pouvoir dire : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Je suis venu (dire le nombre de Km et la destination exotique), j’ai vu (citer les sites et monuments vus, que tout le monde connaît mais n’a pas encore visités), j’ai vaincu (l’angoisse du départ, du voyage, de l’inconnu, de la maladie, des accidents, des voleurs, des taxes, etc.). On pourrait ajouter, j’ai pollué l’eau, la terre et le ciel, exaspéré les habitants (qui ne trouvent plus à se loger), piétiné des sites archéologiques… La solution pour éviter le désastre ? La téléportation quantique, mais elle ne fonctionne encore que pour les particules intriquées. Alors partons seul ou à deux, sans argent, avec un vélo et un sac à dos. Nous aurons le temps de regarder autour de nous et de parler anglais. Et ça nous fera de jolis mollets.

     Adieu calme et sérénité, douceur du farniente, lecture, paresse crapuleuse, contemplation des beautés familières, je pars en vacances ! Avec une pensée pour ceux qui ne peuvent pas partir et qui n’habitent pas comme moi dans une région superbe et fraîche, qu’il me tarde déjà de retrouver.

Fleur lotus bouddha

Mystérieuses correspondances

    

     L’univers est une fleur et la fleur est dans la main de Bouddha. Tout est dit. Celui qui a compris suivra la Grande Règle. Correspondances et interactions unissent indissolublement l’homme à la nature et le physique au moral.

    Les éléments, l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre, joueront sur les activités humaines leur musique céleste et les végétaux, les animaux, les hommes, sentiront le poids des correspondances sur leur existence. L’harmonie, le discernement, la prudence et enfin la sainteté sortiront du cœur de la fleur. Ainsi les générations passeront sans que change l’ordre du monde.

     Mais nous, nous voulons changer le monde ! Il ne subsiste des antiques correspondances que des idées anthropocentristes à la mesure d’une société qui craint plus que tout de mourir. Une société d’esclaves qui ne songent qu’à survivre, à n’importe quel prix. Une société qui ne rêve que d’un monde meilleur, où le lion mangerait de la salade.

     À qui sait les voir, les correspondances sont partout, bénéfiques ou néfastes. Mais les hérauts d’aujourd’hui ont perdu de vue la nature de la Nature. Ils croient pouvoir la maîtriser, la comprendre, des particules élémentaires aux quasars. Ils veulent sauver la planète, pour ne pas dire se sauver eux-mêmes. Ils veulent ignorer que la nature est infiniment complexe, mal conformée, violente, sauvage, sans pitié, qu’elle peut dans un hoquet, éliminer l’homo sapiens et ses misérables déjections, le transformer en fossile.

     Plus on sait, plus on désire et moins on est heureux. Reste à vivre, obligatoirement et c’est dommage ! La vie sans la vie serait si pure, si belle, sans souffrances. Peut-être est-ce le paradis ?

                                                              Extrait de « L’ombre du désir » de Gilbert Siou éditions Itinéraires

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Du personnel aux ressources humaines

     Image du film Métropolis de Fritz Lang (1927) 

     Depuis les années 80 le terme ressources humaines s’est généralisé. Directeur des ressources humaines, Chef des ressources humaines, gestion des ressources humaines.  Dans l’industrie puis dans l’administration, ce changement de désignation des Chefs du personnel a fait florès. Ça m’avait beaucoup choqué à l’époque. Pourquoi les ouvriers et les employés sont-ils passés du rang de personne à celui de ressource ? On emploie une personne, on exploite une ressource.

     Bien sûr, les humanistes qui dirigent nos administrations et grandes entreprises n’ont pas voulu réduire les employés à du matériel inerte. Bien au contraire, en même temps se développaient les techniques japonaises d’amélioration de la qualité, de la productivité et de la réduction des coûts, qui font largement participer les opérateurs (analyse de la valeur, cercles de qualité par exemple). Après l’organisation scientifique du travail d’inspiration taylorienne, qui n’avait pour but que de produire plus à moindre coût (les cadences infernales), vint l’organisation concertée visant à maîtriser la qualité, tout en améliorant les conditions de travail, l’hygiène et la sécurité. Tout cela en emportant l’adhésion des personnels aux nouvelles méthodes (motivation). La réduction des coûts en découlant dans le meilleur des cas, à la satisfaction générale.

     Pourquoi alors le Personnel est-il devenu Ressources humaines ? L’expression est probablement issue du vocabulaire de la planification industrielle PERT (Program Evaluation and Review Technic inventée par les Américains pour la réalisation de leur programme de missiles stratégiques Polaris en 1958), où l’homme est considéré comme un moyen, une ressource, pour la réalisation d’une tâche, au même titre que les matières, machines, logiciels, etc. L’homme était entré dans l’ordinateur. Il n’en sortira plus.

     Mais on ne peut mettre une personne en entier dans un calculateur, fût-il doté d’intelligence artificielle. Un ordinateur calcule, il ne peut comprendre. Le sens des informations lui échappe. Pour le PERT une tâche a besoin de tant de bonhommes, c’est tout (les poilus de la guerre de 14 se nommaient ainsi, c’est dire si leur vie individuelle comptait peu). Les DRH gèrent des personnes entières, avec leurs caractères propres. Les 80 kilos de Marie n’ont rien à voir avec les 80 kg de Lucien et encore moins avec 80 kg de poulets morts pendus par les pattes.

      Il est donc inadmissible de traiter les gens comme des ressources. On aurait pu croire que l’Administration ne serait pas entrée dans ce système. La gestion bienveillante des personnels qui existait dans les bureaux, il y a peu encore, a volé en éclat. Les ressources humaines ne sont plus traitées avec humanité ! La technocratie a pris le pouvoir, c’est l’expert qui décide. Ses décisions sont incontestables puisqu’elles sont justifiées par des chiffres. On oublie juste de compter les arrêts maladie, les dépressions et les suicides. Et le service public qui se délite. Le plus terrible serait de confier le gouvernement de la France aux technocrates… Avec Emmanuel Macron c’est fait.

Roc volant modifie 1

Roc volant

     En visionnant mes photos prises sur la côte sauvage entre Trémazan et Portsall (commune de Landunvez), non loin de la chapelle de saint Samson, j’ai eu la surprise de découvrir une image étrange. Un rocher semble flotter dans le ciel ! Quand j’ai pris la photo, des petits bateaux jouaient au premier plan, leurs voiles de couleurs vives avaient attiré mon attention. Je n’avais rien remarqué de spécial dans le ciel. Mais là, sur l’écran de l’ordinateur, il n’y a pas de doute, un roc navigue dans l’azur.

     Je pense d’abord, en rationaliste impénitent à une aberration optique de l’appareil photographique. Impossible, d’autres objets de second plan se seraient également retrouvés dans le ciel. Peut-être un mirage ? Pourquoi pas, mais malgré le beau temps, la température est fraîche et on ne perçoit aucune vibration de l’air au-dessus de la mer. Alors qu’est-ce ?

     J’étais là, assis dans l’herbe profonde, environné par la multitude des ombellifères qui blanchissent le rivage. Des dos de granit percent par endroit, ponctués de minuscules touffes de lichen vert tendre et de dentelle d’or. Le chaos de roches noires, à peine frangé d’écume éclatante, plonge dans une mer calme d’un bleu profond. Au loin on aperçoit Ouessant qui se dilue doucement dans la brume. La carcasse brisée de l’Amoco Cadiz, gît là dans les profondeurs, invisible, son venin gluant de bête morte, épuisé maintenant sans doute, ne se répandra plus, mais l’épave témoignera longtemps encore de la catastrophe. Alangui par le calme et la beauté, je ne voyais pas plus le roc volant que le pétrolier tueur.

     Pourquoi s’étonner d’un rocher dans les airs ? Nos ancêtres voyaient bien arriver en Armorique les saints bretons voguant dans des auges de pierre. Pour faire la traversée Pol s’était embarqué sur un navire marchand. Une tempête survint, le navire menaçait de sombrer. Le capitaine pour l’alléger, fit jeter à la mer l’auge de granit qui servait de lit à Pol et dans laquelle il priait. L’auge fendit les flots comme une barque légère et Pol gagna la terre pendant que le navire sombrait avec sa bénédiction. Budoc naquit dans le tonneau dans lequel son père avait enfermé sa mère Azénor et qu’il avait jeté à la mer pour la punir de son infidélité supposée. Le tonneau aborda sans encombre en Irlande. Budoc, revint en Armorique dans une auge de pierre, plus confortable qu’un tonneau. Gildas aussi traverse la manche dans une auge de pierre, Konogan également et bien d’autres.

     La légende est tenace, elle doit bien avoir une part de vérité. Les curraghs, petits bateaux bordés en cuir dont se servaient les émigrants pour traverser la Manche, étaient lestés avec des pierres. L’une d’elle, plus grande que les autres, était creusée d’une cavité où venait se loger le pied du mât. Le curragh abandonné sur la grève était rapidement détruit par les éléments. Restaient les pierres, et particulièrement, celle de pied de mât qui ressemblait vaguement à une auge. Ainsi serait née la légende.

     On peut supposer que le roc volant révélé par la photo est du même acabit. Des émigrants de Cornouailles ou du Pays de Galles, voire d’Écosse ou d’Irlande du Nord, fuyant le Brexit, auraient affrété un rocher volant (ça va plus vite qu’une auge et modernité oblige) pour gagner les terres d’Armorique, prometteuses de paix et de spiritualité. D’ailleurs, on ne compte plus sur nos côtes ce genre de rochers, témoins de leur arrivée.  

Sainte philo

Bac 2018, épreuves de philosophie

Où la philo mène

 

     Deux hommes sont accoudés au comptoir du café de la gare. La gare a disparu depuis longtemps mais le bar est resté, signe que toute trace de civilisation n’a pas disparu du centre de la petite ville. À leurs vêtements modestes et fatigués, on voit tout de suite que ce sont des intellos, des profs probablement. Ils discutent à voix basse mais on voit bien que leur sujet les passionne.

     – Je te dis que l’enseignement de la philosophie c’est l'apprentissage de la liberté par l'exercice de la réflexion.

     – Très bien, explique-moi pourquoi la série L a besoin de 8 heures de cours de philo par semaine, la série ES 4 heures, la série S 3 heures et les séries technologiques 2 heures seulement. Les littéraires ont sans doute besoin de réfléchir plus que les autres, ou alors ils ont moins de capacité de réflexion, il leur faut plus de cours. Quant à l’apprentissage de la liberté, on se demande pourquoi les techniciens en ont moins besoin que les littéraires.

    – Parti avec du retard, Achille ne rejoindra jamais la tortue, bien qu’il court beaucoup plus vite !

    – Qu’est-ce que tu racontes ?

    – C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Zénon d’Élée. L’enseignement de la philo ne peut être que paradoxal. Quoiqu’on enseigne, on ne peut inculquer aux élèves de vérité définitive (sujet ES). On ne peut pas prouver qu’une théorie est vraie, on peut juste prouver qu’elle est fausse ou incomplète.

     – Je comprends maintenant pourquoi les L ont besoin de plus de cours que les autres. Les théories fumeuses des philosophes qui vont jusqu’à se demander : peut-on renoncer à la vérité (sujet L) faute d’en trouver une admise par tous, suscitent des réfutations bien plus complexes pour eux.

     Ils commandent une autre bière sous le regard réprobateur de la petite serveuse, qui pense au fond d’elle-même que le désir est la marque de notre imperfection (sujet S). Ces deux-là ont le désir de s’enivrer, ce n’est certes pas un exemple de perfection.

    – Platon lui-même, distingue dans l’allégorie de la caverne, l’opinion (doxa) jugement porté sans connaissance véritable et la connaissance intelligible, la science. N’est-ce pas dire que les scientifiques n’ont pas besoin de philosophie ?

    – Pas tout à fait. L’expérience peut-être trompeuse (sujet voie technologique) si elle se laisse dominer par l’opinion. Il est donc nécessaire que le scientifique puisse organiser son jugement en toute liberté, il doit donc philosopher lui aussi.

    – Sauf que beaucoup de progrès majeurs en sciences sont dus bien plus à l’intuition, voire à l’erreur (sérendipité), qu’à une réflexion organisée. On trouve d’abord, on prouve après. Et pour maîtriser le progrès technique (sujet techno.) il n’est point besoin de philosopher !

    – Bon, tu es contre l’enseignement de la philo ?

    – Parfaitement, je ne vois qu’un domaine où elle pourrait être utile, l’étude encyclopédique des arts, peut-on y être insensible ? (sujet ES), des idées et des religions. C’est d’ailleurs de cette manière que les autres pays européens voient l’enseignement de la philo. Nous sommes dans le domaine de la culture. Nous rend-elle plus humain ? (sujet L). La question est stupide, si on néglige le côté agricole, comme d’ailleurs toutes les autres posées au bac.

    – Ah oui ! Mettons la culture des radis en terminale.

    – C’est ça, mais les citadins pourraient en éprouver de l’injustice et est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? (sujet S)

    – Ce qui serait juste ce serait d’abandonner cette sottise archaïque qui nous vient de la Révolution, qui ne sert à rien ni à personne, si ce n’est à briller en société. Le pouvoir est aux mains des technocrates et je ne crois pas que leur système de pensée ait quelque chose à voir avec Descartes, Pascal, Rousseau ou même Finkielkraut.

    – Allons à ta santé ! On ne va quand même pas changer une chose instituée par Napoléon et c’est tellement français de discuter dans le vide (comme nous le faisons!).