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Rayon ardent

Le rayon ardent

     En allant me coucher l’autre soir, je remarque sur une chaise rembourrée et tapissée de velours, un grand trou noir. Je suis sidéré. Une brûlure profonde de deux ou trois centimètres et longue de cinq ou six, troue la mousse et le tissu. J’appelle mon épouse pour constater les dégâts.

     – Mais... dit-elle, stupéfaite.

     – Je dis comme toi, je réponds.

     Quel phénomène a pu provoquer cette brûlure ? Dans la maison personne ne fume, aucune flamme, tout est électrique, la cuisine est équipée d’une plaque à induction. Rien ne chauffe, même pas les radiateurs car, bien que nous soyons fin octobre, il ne fait pas encore froid. Ça ne peut venir que de l’extérieur. Nous passons en revue les causes possibles. La fenêtre était restée entrebâillée toute l’après-midi, un soleil radieux avait mis une belle lumière d’automne sur les murs de la chambre.

     C’est toujours de la faute des autres, tant qu’on n’est pas convaincu du contraire. Un avion ou un satellite a laissé tomber quelque chose d’incandescent qui a pénétré par la fenêtre. Presqu’impossible car la chaise n’était pas devant l’ouverture et je vois mal un mégot jeté dans les toilettes d’un avion, parvenir sans s’éteindre jusqu’à notre chambre. Et je ne crois pas qu’on ait le droit de fumer dans la station spatiale internationale.

     Ou alors, les ouvriers occupés sur les toits des maisons voisines à ramoner les cheminées, ont projeté quelque scorie brûlante, qui est entrée par la fenêtre pour agresser notre pauvre chaise. Je ne constate aucune trace de scorie. Le mystère s’épaissit. Des travaux chez les voisins ? Des élagueurs ? De la foudre en boule ? Ça c’est une belle hypothèse, mais la foudre en boule est un phénomène rarissime, surtout quand il fait un temps splendide. Et là, ce serait vraiment une petite boule, un peu mesquine. Il ne nous reste plus qu’à nous coucher, en ruminant des scénarios de plus en plus catastrophiques au fur et à mesure que la nuit avance. Je rêve aux stigmates apparus sur le bras de sœur Marie-des-sept-douleurs en 1878, des traces de brûlures à jamais inexpliquées.

      Nous nous réveillons tard, presque étonnés que la maison ne soit pas en flammes. La brûlure de la chaise est toujours là, mystérieuse, inexplicable, inquiétante. La fraîcheur matinale éclaircit les idées. Sur la commode près de la chaise, est posé un miroir sur pied à deux faces. L’une plane pour un reflet réaliste sans pitié et l’autre concave pour grossir les défauts du visage, jusqu’à faire peur. Une idée surgit, Eurêka ! Toutefois, je ne me précipite pas tout nu dans la rue comme Archimède. Le miroir grossissant placé devant la fenêtre a pu renvoyer les rayons du soleil sur la chaise, comme les réflecteurs paraboliques du savant grec, qui incendièrent les vaisseaux romains devant Syracuse.

      Vérification faite aussitôt. La face concave concentre les rayons du soleil comme une loupe. À un mètre du miroir, il est impossible de tenir la main plus de quelques secondes au foyer de la parabole. La chaleur est largement suffisante pour enflammer un morceau de papier ou pour consumer une mousse ou un tissu inflammable.

      Amis qui ôtez vos points noirs devant un miroir grossissant, pensez à ne jamais le laisser face au soleil. Il pourrait diriger un rayon ardent sur les rideaux ou les objets alentour et provoquer ainsi un incendie catastrophique. On le sait depuis vingt-trois siècles environ et moi je l’ignorais.

En costume d huitre

En costume d'huître

        Pour ma deuxième participation au recueil de nouvelles annuel de la Gidouille, intitulé cette année ‟En costume d’huîtres”, je livre une nouvelle inspirée de la photo d’un vélo couvert de coquilles d’huîtres. Titre : ‟Le raidillon”.

       Mon petit-fils de quatorze ans m’avait demandé d’écrire sa biographie. J’ai reculé devant ce travail considérable. Je me suis contenté de le faire figurer dans cette nouvelle où je tente d’expliquer, entre-autres choses, son horreur de la pratique du vélocipède :  

       C’est la bicyclette qui raconte. Une jeune et jolie institutrice vivant seule au Conquet avec son fils (elle s’appelle Paulette évidemment) va travailler à vélo. Elle rencontre un jeune homme sur le chemin de l’école mais le marlou ne plaît pas à la bicyclette, qui fait tout ce qu’elle peut pour faire échouer leur liaison. Exaspérée la femme jette la bicyclette à la mer… Et tout finira bien, peut-être.

       Le recueil comprend une vingtaine de nouvelles savoureuses à base d’huîtres et une saynète non moins délectable.

         On peut commander le livre en librairie ou chez l'éditeur : La Gidouille. 

Les deux theieres 3

Les deux théières

Deux théières en faïence voisinaient sur une étagère,

L’une blanche et française

L’autre rouge et japonaise.

Sur l’une était marqué ‟Thé”,

Sur l’autre figurait un idéogramme rond.

Elles ne se parlaient pas n’ayant pas langue commune.

Les fantaisies de la maîtresse de maison

Les plaçaient tantôt bec à bec, tantôt anse contre anse.

Ainsi bouche à bouche ou bras dessus bras dessous,

Façon de parler bien sûr,

Les théières n’ayant ni bouche ni bras.

En eussent-elles eu qu’elles n’en auraient pas profité

Car elles ne s’aimaient pas.

Cependant un jour, que la Japonaise était chaude,

Ayant récemment servi le thé, la Française lui dit :

« Fukushima ! » L’autre vexée répondit :

« Nagasaki ! » preuve de sa méconnaissance de l’histoire,

Les théières françaises n’ayant jamais bombardé le Japon.

Elles en restèrent là pour cette fois.

Le lendemain matin, à son tour, la Française était chaude

(Elle est commise au petit déjeuner).

La Japonaise dit, méprisante,

Si tant est qu’une théière puisse être méprisante :

« Fugu ! »

La française qui n’ignorait pas que le fugu est un poisson,

Répliqua : « Morue ! »

Ce qui cloua le bec de l’étrangère.

Poisson poison contre poisson salé,

Ainsi allait la vie sur l’étagère.

C’était sans compter avec le remue-ménage

Périodique dans la cuisine.

Voici maintenant que la fière théière japonaise

Est suivie de quatre petites tasses,

Rouges comme elle,

Et marquées du même idéogramme.

Ses filles. Sur l’étagère !

La théière française n’avait pas de progéniture,

À sa connaissance du moins,

Car elle ne savait point

Comment se fabriquent les tasses à thé.

Elle n’en était que plus marrie.

Bien alignées derrière leur mère,

Comme des petits canards pédalant dans la mare,

Les quatre tasses japonaises jacassaient dans l’aigu,

Et en japonais.

Ce qui est fort désagréable

Pour une théière née à Limoge.

A qui se plaindre se dit la Limougeaude ?

Le Dieu de la vaisselle est sourd

(Ne dit-on pas sourd comme un pot ?)

« Je peux le remplacer »

Murmura une voix noire.

Le couvercle de la théière sursauta :

« C’est qui ? – C’est moi ! – Qui moi ? – Moi la cafetière,

Je suis derrière toi.

– Moi aussi, dit une autre voix.

Blanche cette fois, je suis le pot à lait.

– Et moi et moi ! » Criaient d’autres voix :

Le beurrier, le pot à olives, le bocal à cornichons (avec sa cuiller en bois), le sucrier…

– Aidez-moi, supplia la théière.

– Nous sommes derrière toi, clamaient-ils en cœur. »

Mais personne ne bougeait,

La vaisselle étant peu ingambe

Comme chacun sait.

Tout à coup, un léger tremblement de terre

Ébranla l’étagère,

Qui bascula.

Le maître de maison peu prévoyant,

Bricoleur paresseux,

N’avait pas tenu compte de la tectonique

Incidente de la faille sud armoricaine.

Le petit monde international des faïences

Se retrouva sur le carrelage de la cuisine,

En morceaux, tous débris mêlés.

Moralité :

Vous pouvez haïr vos voisins

En toute tranquillité,

Vous finirez tous mélangés.

En poussières d’étoiles.C’est certain !

Touristes a p yongyang

Le désastre du tourisme de masse

    Il faut sauver la planète disent-ils. Et les voilà partis à des milliers de kilomètres de chez eux pour visiter ce qu’ils ont vu à la télé des dizaines de fois. Certes, ce n’est pareil de voir en vrai ce qu’on a entrevu sur l’écran à cristaux liquides. On a l’odeur en plus et le sentiment du réel, parfois poignant il est vrai. Et on partage (mot clé des touristes) avec les indigènes toujours souriants, aimables et communicatifs : What is your name ? Were do you come from ? Les pauvres sont gentils en général.

     On dit, j’ai fait la Grèce, moi j’ai fait Bali, les Caraïbes, l’Iran, la côte ouest (pas de la Bretagne, des États-Unis of course), l’Algérie (t’as pas eu peur ?), l’Inde (la misère, incroyable !), les îles (y en a partout)… Les fous furieux du voyage vous assomment de descriptions de sites extraordinaires et principalement d’aéroports où ils ont passé des heures, voire des jours entiers, à attendre un avion pour rentrer à la maison.

     Partons, loin, dépaysement garanti : air climatisé, piscine fraîche, cocktails de ouf, lits de 160 ou plus. Ça me rappelle un menu de restaurant du Kerala (Inde) qui mentionnait du ‟poulet comme à la maison” (en français, mar plij). Quel dépaysement ! Chaleur, moustiques, serpents et crocodiles à la demande mais on n’est pas obligé. Le must c’est la croisière. L’hôtel sur la mer. Trois mille amis qui naviguent ensemble, qui mangent, boivent (forfait bar illimité), dansent et jouent toutes les nuits et sont trop fatigués au matin pour aller en excursion. Que du bonheur on dit, quand on rentre enfin chez soi pour se refaire une santé.

     Nous sauverons la planète tranquillement chez nous. Nos ordures nous les avons laissées sur un îlot en Thaïlande (à Koh Poubelle ou quelque chose comme ça) où le plastique glisse doucement dans l’océan. On leur a pourtant bien recommandé de ne pas jeter les pailles des boissons à la mer. D’ailleurs nous nous en occupons sérieusement et aussi des coton-tige, ils seront bientôt interdits. Et en mer nous respirons le bon air : un peu chargé de particules fines (un seul gros paquebot en émet plus qu’un millions de voitures) et 30 de ces navires produisent autant de gaz à effet de serre que la Grande-Bretagne toute entière. Les Inuits pleurent sur leurs glaces polluées par les touristes toujours plus nombreux. Qu’ils se rassurent, il n’y aura bientôt plus de glace et ils ne viendront plus. Alors prenons l’avion, il n’est guère plus polluant qu’une voiture (en passager/km) mais si vous allez à New-York vous consommez la totalité de votre budget carbone pour l’année, en une seule fois (et pareil au retour). Il vaudrait mieux y aller en voilier.

     Alors n’allons pas trop loin, à Compostelle à pied par exemple si on ne craint pas les punaises de lit, ou à Venise où l’on versera une larme en patientant une heure pour franchir le pont des soupirs, ou à Barcelone dans la foule compacte, le nez en l’air pour apercevoir la Sagrada Familia, qu’on renoncera à visiter faute de temps. Restons en France. L’île de Ré c’est bien, si vous ne craignez pas la corrida des vélos électriques débridés. La montagne ça vous gagne ? Lançons-nous dans l’ascension du Mont Blanc. Avec un peu de chance nous ne ferons pas partie des 5 à 7 morts annuels, parmi les 2 000 touristes qui tentent d’atteindre le sommet (moins de la moitié y parvient, même avec un guide). Heureusement, contrairement à ce qui se passe pour l’Everest, les cadavres sont tous récupérés.

     Quelle tarentule pique les gens, pour qu’ils se ruent en masse chaque été à l’autre bout du monde ? Je crois que, comme Jules César ils veulent pouvoir dire : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Je suis venu (dire le nombre de Km et la destination exotique), j’ai vu (citer les sites et monuments vus, que tout le monde connaît mais n’a pas encore visités), j’ai vaincu (l’angoisse du départ, du voyage, de l’inconnu, de la maladie, des accidents, des voleurs, des taxes, etc.). On pourrait ajouter, j’ai pollué l’eau, la terre et le ciel, exaspéré les habitants (qui ne trouvent plus à se loger), piétiné des sites archéologiques… La solution pour éviter le désastre ? La téléportation quantique, mais elle ne fonctionne encore que pour les particules intriquées. Alors partons seul ou à deux, sans argent, avec un vélo et un sac à dos. Nous aurons le temps de regarder autour de nous et de parler anglais. Et ça nous fera de jolis mollets.

     Adieu calme et sérénité, douceur du farniente, lecture, paresse crapuleuse, contemplation des beautés familières, je pars en vacances ! Avec une pensée pour ceux qui ne peuvent pas partir et qui n’habitent pas comme moi dans une région superbe et fraîche, qu’il me tarde déjà de retrouver.

Fleur lotus bouddha

Mystérieuses correspondances

    

     L’univers est une fleur et la fleur est dans la main de Bouddha. Tout est dit. Celui qui a compris suivra la Grande Règle. Correspondances et interactions unissent indissolublement l’homme à la nature et le physique au moral.

    Les éléments, l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre, joueront sur les activités humaines leur musique céleste et les végétaux, les animaux, les hommes, sentiront le poids des correspondances sur leur existence. L’harmonie, le discernement, la prudence et enfin la sainteté sortiront du cœur de la fleur. Ainsi les générations passeront sans que change l’ordre du monde.

     Mais nous, nous voulons changer le monde ! Il ne subsiste des antiques correspondances que des idées anthropocentristes à la mesure d’une société qui craint plus que tout de mourir. Une société d’esclaves qui ne songent qu’à survivre, à n’importe quel prix. Une société qui ne rêve que d’un monde meilleur, où le lion mangerait de la salade.

     À qui sait les voir, les correspondances sont partout, bénéfiques ou néfastes. Mais les hérauts d’aujourd’hui ont perdu de vue la nature de la Nature. Ils croient pouvoir la maîtriser, la comprendre, des particules élémentaires aux quasars. Ils veulent sauver la planète, pour ne pas dire se sauver eux-mêmes. Ils veulent ignorer que la nature est infiniment complexe, mal conformée, violente, sauvage, sans pitié, qu’elle peut dans un hoquet, éliminer l’homo sapiens et ses misérables déjections, le transformer en fossile.

     Plus on sait, plus on désire et moins on est heureux. Reste à vivre, obligatoirement et c’est dommage ! La vie sans la vie serait si pure, si belle, sans souffrances. Peut-être est-ce le paradis ?

                                                              Extrait de « L’ombre du désir » de Gilbert Siou éditions Itinéraires

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Du personnel aux ressources humaines

     Image du film Métropolis de Fritz Lang (1927) 

     Depuis les années 80 le terme ressources humaines s’est généralisé. Directeur des ressources humaines, Chef des ressources humaines, gestion des ressources humaines.  Dans l’industrie puis dans l’administration, ce changement de désignation des Chefs du personnel a fait florès. Ça m’avait beaucoup choqué à l’époque. Pourquoi les ouvriers et les employés sont-ils passés du rang de personne à celui de ressource ? On emploie une personne, on exploite une ressource.

     Bien sûr, les humanistes qui dirigent nos administrations et grandes entreprises n’ont pas voulu réduire les employés à du matériel inerte. Bien au contraire, en même temps se développaient les techniques japonaises d’amélioration de la qualité, de la productivité et de la réduction des coûts, qui font largement participer les opérateurs (analyse de la valeur, cercles de qualité par exemple). Après l’organisation scientifique du travail d’inspiration taylorienne, qui n’avait pour but que de produire plus à moindre coût (les cadences infernales), vint l’organisation concertée visant à maîtriser la qualité, tout en améliorant les conditions de travail, l’hygiène et la sécurité. Tout cela en emportant l’adhésion des personnels aux nouvelles méthodes (motivation). La réduction des coûts en découlant dans le meilleur des cas, à la satisfaction générale.

     Pourquoi alors le Personnel est-il devenu Ressources humaines ? L’expression est probablement issue du vocabulaire de la planification industrielle PERT (Program Evaluation and Review Technic inventée par les Américains pour la réalisation de leur programme de missiles stratégiques Polaris en 1958), où l’homme est considéré comme un moyen, une ressource, pour la réalisation d’une tâche, au même titre que les matières, machines, logiciels, etc. L’homme était entré dans l’ordinateur. Il n’en sortira plus.

     Mais on ne peut mettre une personne en entier dans un calculateur, fût-il doté d’intelligence artificielle. Un ordinateur calcule, il ne peut comprendre. Le sens des informations lui échappe. Pour le PERT une tâche a besoin de tant de bonhommes, c’est tout (les poilus de la guerre de 14 se nommaient ainsi, c’est dire si leur vie individuelle comptait peu). Les DRH gèrent des personnes entières, avec leurs caractères propres. Les 80 kilos de Marie n’ont rien à voir avec les 80 kg de Lucien et encore moins avec 80 kg de poulets morts pendus par les pattes.

      Il est donc inadmissible de traiter les gens comme des ressources. On aurait pu croire que l’Administration ne serait pas entrée dans ce système. La gestion bienveillante des personnels qui existait dans les bureaux, il y a peu encore, a volé en éclat. Les ressources humaines ne sont plus traitées avec humanité ! La technocratie a pris le pouvoir, c’est l’expert qui décide. Ses décisions sont incontestables puisqu’elles sont justifiées par des chiffres. On oublie juste de compter les arrêts maladie, les dépressions et les suicides. Et le service public qui se délite. Le plus terrible serait de confier le gouvernement de la France aux technocrates… Avec Emmanuel Macron c’est fait.

Roc volant modifie 1

Roc volant

     En visionnant mes photos prises sur la côte sauvage entre Trémazan et Portsall (commune de Landunvez), non loin de la chapelle de saint Samson, j’ai eu la surprise de découvrir une image étrange. Un rocher semble flotter dans le ciel ! Quand j’ai pris la photo, des petits bateaux jouaient au premier plan, leurs voiles de couleurs vives avaient attiré mon attention. Je n’avais rien remarqué de spécial dans le ciel. Mais là, sur l’écran de l’ordinateur, il n’y a pas de doute, un roc navigue dans l’azur.

     Je pense d’abord, en rationaliste impénitent à une aberration optique de l’appareil photographique. Impossible, d’autres objets de second plan se seraient également retrouvés dans le ciel. Peut-être un mirage ? Pourquoi pas, mais malgré le beau temps, la température est fraîche et on ne perçoit aucune vibration de l’air au-dessus de la mer. Alors qu’est-ce ?

     J’étais là, assis dans l’herbe profonde, environné par la multitude des ombellifères qui blanchissent le rivage. Des dos de granit percent par endroit, ponctués de minuscules touffes de lichen vert tendre et de dentelle d’or. Le chaos de roches noires, à peine frangé d’écume éclatante, plonge dans une mer calme d’un bleu profond. Au loin on aperçoit Ouessant qui se dilue doucement dans la brume. La carcasse brisée de l’Amoco Cadiz, gît là dans les profondeurs, invisible, son venin gluant de bête morte, épuisé maintenant sans doute, ne se répandra plus, mais l’épave témoignera longtemps encore de la catastrophe. Alangui par le calme et la beauté, je ne voyais pas plus le roc volant que le pétrolier tueur.

     Pourquoi s’étonner d’un rocher dans les airs ? Nos ancêtres voyaient bien arriver en Armorique les saints bretons voguant dans des auges de pierre. Pour faire la traversée Pol s’était embarqué sur un navire marchand. Une tempête survint, le navire menaçait de sombrer. Le capitaine pour l’alléger, fit jeter à la mer l’auge de granit qui servait de lit à Pol et dans laquelle il priait. L’auge fendit les flots comme une barque légère et Pol gagna la terre pendant que le navire sombrait avec sa bénédiction. Budoc naquit dans le tonneau dans lequel son père avait enfermé sa mère Azénor et qu’il avait jeté à la mer pour la punir de son infidélité supposée. Le tonneau aborda sans encombre en Irlande. Budoc, revint en Armorique dans une auge de pierre, plus confortable qu’un tonneau. Gildas aussi traverse la manche dans une auge de pierre, Konogan également et bien d’autres.

     La légende est tenace, elle doit bien avoir une part de vérité. Les curraghs, petits bateaux bordés en cuir dont se servaient les émigrants pour traverser la Manche, étaient lestés avec des pierres. L’une d’elle, plus grande que les autres, était creusée d’une cavité où venait se loger le pied du mât. Le curragh abandonné sur la grève était rapidement détruit par les éléments. Restaient les pierres, et particulièrement, celle de pied de mât qui ressemblait vaguement à une auge. Ainsi serait née la légende.

     On peut supposer que le roc volant révélé par la photo est du même acabit. Des émigrants de Cornouailles ou du Pays de Galles, voire d’Écosse ou d’Irlande du Nord, fuyant le Brexit, auraient affrété un rocher volant (ça va plus vite qu’une auge et modernité oblige) pour gagner les terres d’Armorique, prometteuses de paix et de spiritualité. D’ailleurs, on ne compte plus sur nos côtes ce genre de rochers, témoins de leur arrivée.  

Sainte philo

Bac 2018, épreuves de philosophie

Où la philo mène

 

     Deux hommes sont accoudés au comptoir du café de la gare. La gare a disparu depuis longtemps mais le bar est resté, signe que toute trace de civilisation n’a pas disparu du centre de la petite ville. À leurs vêtements modestes et fatigués, on voit tout de suite que ce sont des intellos, des profs probablement. Ils discutent à voix basse mais on voit bien que leur sujet les passionne.

     – Je te dis que l’enseignement de la philosophie c’est l'apprentissage de la liberté par l'exercice de la réflexion.

     – Très bien, explique-moi pourquoi la série L a besoin de 8 heures de cours de philo par semaine, la série ES 4 heures, la série S 3 heures et les séries technologiques 2 heures seulement. Les littéraires ont sans doute besoin de réfléchir plus que les autres, ou alors ils ont moins de capacité de réflexion, il leur faut plus de cours. Quant à l’apprentissage de la liberté, on se demande pourquoi les techniciens en ont moins besoin que les littéraires.

    – Parti avec du retard, Achille ne rejoindra jamais la tortue, bien qu’il court beaucoup plus vite !

    – Qu’est-ce que tu racontes ?

    – C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Zénon d’Élée. L’enseignement de la philo ne peut être que paradoxal. Quoiqu’on enseigne, on ne peut inculquer aux élèves de vérité définitive (sujet ES). On ne peut pas prouver qu’une théorie est vraie, on peut juste prouver qu’elle est fausse ou incomplète.

     – Je comprends maintenant pourquoi les L ont besoin de plus de cours que les autres. Les théories fumeuses des philosophes qui vont jusqu’à se demander : peut-on renoncer à la vérité (sujet L) faute d’en trouver une admise par tous, suscitent des réfutations bien plus complexes pour eux.

     Ils commandent une autre bière sous le regard réprobateur de la petite serveuse, qui pense au fond d’elle-même que le désir est la marque de notre imperfection (sujet S). Ces deux-là ont le désir de s’enivrer, ce n’est certes pas un exemple de perfection.

    – Platon lui-même, distingue dans l’allégorie de la caverne, l’opinion (doxa) jugement porté sans connaissance véritable et la connaissance intelligible, la science. N’est-ce pas dire que les scientifiques n’ont pas besoin de philosophie ?

    – Pas tout à fait. L’expérience peut-être trompeuse (sujet voie technologique) si elle se laisse dominer par l’opinion. Il est donc nécessaire que le scientifique puisse organiser son jugement en toute liberté, il doit donc philosopher lui aussi.

    – Sauf que beaucoup de progrès majeurs en sciences sont dus bien plus à l’intuition, voire à l’erreur (sérendipité), qu’à une réflexion organisée. On trouve d’abord, on prouve après. Et pour maîtriser le progrès technique (sujet techno.) il n’est point besoin de philosopher !

    – Bon, tu es contre l’enseignement de la philo ?

    – Parfaitement, je ne vois qu’un domaine où elle pourrait être utile, l’étude encyclopédique des arts, peut-on y être insensible ? (sujet ES), des idées et des religions. C’est d’ailleurs de cette manière que les autres pays européens voient l’enseignement de la philo. Nous sommes dans le domaine de la culture. Nous rend-elle plus humain ? (sujet L). La question est stupide, si on néglige le côté agricole, comme d’ailleurs toutes les autres posées au bac.

    – Ah oui ! Mettons la culture des radis en terminale.

    – C’est ça, mais les citadins pourraient en éprouver de l’injustice et est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? (sujet S)

    – Ce qui serait juste ce serait d’abandonner cette sottise archaïque qui nous vient de la Révolution, qui ne sert à rien ni à personne, si ce n’est à briller en société. Le pouvoir est aux mains des technocrates et je ne crois pas que leur système de pensée ait quelque chose à voir avec Descartes, Pascal, Rousseau ou même Finkielkraut.

    – Allons à ta santé ! On ne va quand même pas changer une chose instituée par Napoléon et c’est tellement français de discuter dans le vide (comme nous le faisons!).         

     

Eclair qui marche

Du dérèglement climatique

 

     « Il fait si froid qu’on se marierait pour avoir chaud ! » James Joyce.

     « La pluie ne mouille que les cons. » Olivier de Kersauzon. Citation un tant soit peu erronée de l’évangile selon saint Matthieu (5, 48) : « …notre Père des cieux qui fait […] tomber la pluie sur les justes et les injustes. »

     « Quel temps ! On se croirait en plein hiver. » Robert, le 14 janvier.

     « Si ça continue, on va être obligé d’allumer le chauffage ! » Denise, le 24 octobre.

     « C’est la chasse qui a fait disparaître les dinosaures. » Marcelle, (la date n’a pas été conservée).

    Alors que la sécheresse et les inondations ravagent le pays, les quelques citations ci-dessus montrent à quel point la perception du climat est sujette à interprétations. A la mi-janvier, nous sommes tellement habitués à la douceur du temps que l’hiver est oblitéré. Nous sommes étonnés, si par hasard le froid nous rappelle que nous devrions être en hiver. La perception de la température est personnelle et relative mais l’opinion exprimée sur le temps est généralement consensuelle et absolue. L’habitant de nos contrées et du monde tempéré en général, dit à la boulangère : « Il fait mauvais ou, il fait beau (on va le payer) ou encore, il n’y a plus de saisons ! (autrefois c’était à cause des essais nucléaires, maintenant c’est la faute du carbone) ». Sans contestation possible.

     Mais pas sans culpabilité. Quelque soit la couleur du ciel, il pense maintenant que c’est de sa faute si la planète se dessèche comme une vieille pomme ou subit les assauts répétés de phénomènes météorologiques violents et destructeurs. D’où la citation sur les regrettés dinosaures, disparus dans un changement climatique certainement à cause de nous (pour nous faire de la place peut-être ?). On imagine l’extraordinaire biodiversité qu’auraient apportée ces animaux dans nos campagnes, nos villes, nos mers et nos cieux. Un diplodocus crevé c’est autre chose qu’un papillon qui meurt !

     La passion du temps de demain est-elle cathartique ? L’acédia typique de l’ouverture matinale des volets, l’été sous nos latitudes septentrionales, qui justifie sans doute la surconsommation régionale d’anxiolytiques, est-elle consécutive de l’animadversion générale du mauvais temps ? Si nous exceptons certaines catégories socioprofessionnelles liées à la surproduction de denrées destinées à l’alimentation humaine, désireuse d’une certaine hygrométrie non dénuée d’ensoleillement – pratiquement du domaine de l’utopie – qui les conduit d’ailleurs, à s’inscrire dans les populations les plus touchées par la dépression nerveuse, je répondrais oui.

     Car le fatum météorologique hertzien ou autre de nos mass media, attendu chaque soir comme l’aria des informations (et placé en exorde et péroraison du journal de certains canaux) par les populations angoissées du temps futur, leur procure la décharge émotionnelle libératrice qui leur permet enfin de savoir comment s’habiller ou s’il faudra prendre un parapluie (dizglavier) pour aller à la plage le week-end prochain.

     Aussi le dérèglement du climat est-il craint plus que tout car il est susceptible d’accélérer l’anomie, qui guette nos sociétés fondées sur la stabilité des ressources naturelles, que nous souhaitons ardemment renouvelables et finalement, de causer notre extermination. La conduite ordalique des humains de toutes civilisations, par laquelle une société tente de se rendre maître de son destin pour un canon emphytéotique ridicule, ne peut manquer, sauf à venir à résipiscence, de nous conduire au déluge, forme mythique, extrême et radicale du changement climatique. L’espèce humaine a peur du temps qui viendra un jour l’estourbir et les différentes occurrences possibles du climat nous rongent, telle une tunique de Nessus dont on ne se débarrasserait, qu’en rendant notre carbone à la terre.

Vous pouvez donner votre avis ci-dessous dans commentaires.

Marie de france

Ecriture inclusive

   Maintenant que la polémique s’est (provisoirement) assoupie, grâce à Johnny Halliday et au Prince Harry, nous pourrons peut-être, parler plus sereinement de la fameuse écriture inclusive.

    Qu’est-ce que c’est ? Cette manière d’écrire consiste à inclure le féminin, entrecoupé de points milieu [·] dans les noms pour le rendre visible. On écrira par exemple : agriculteur· rice·s, ou artisan· e·s, etc…  M. Mélanchon, toujours à la pointe du progrès, écrit : sindicat·e·s. Les adjectifs et pronoms n’échappent pas à la règle : ils·elle·s, celui·elle, ceux·elles, du·de la, etc.

    Mais ce n’est pas tout, pour les déterminants l’ordre alphabétique intervient, on écrira : la·le journaliste, à la·au maire, de la·du fonctionnaire, etc. Ordre alphabétique aussi pour une énumération des termes d’un groupe. Exemple : enfants, femmes, hommes. Cela dans le but de ne pas mettre systématiquement le féminin en premier par galanterie (la honte si un masculin vous cède sa place)

    Et plus encore : l’écriture inclusive préconise l’accord de proximité. Exemple : les hommes et les femmes sont belles, mais si on applique la règle précédente (l’ordre alphabétique), on écrira les femmes et les hommes sont beaux. L’accord de proximité tombé en désuétude depuis le Moyen âge, quand le français vagissait dans ses langes, ne semble pas être un progrès pour le féminisme en fin de compte.

    L’orthographe, pour moi qui écris, est une obsession permanente due sans doute à la jambe de bois de mon maître à l’école primaire. Comme elle l’orthographe est raide, injuste, peu pratique, irréfragable et la déréliction qui me prend en face d’un mot indécis, est comparable à la solitude du dompteur dans sa cage. Alors l’écriture inclusive ne fera qu’ajouter des clous à ma croix. Des clous en forme de point milieu.

   Pourquoi l’écriture inclusive ? On l’a dit, pour rendre plus visible le genre féminin. Y aurait-il dans le maquis de la langue, une guérilla entre le féminin et le masculin ? Des guerrières rampant dans les broussailles, se lancent à l’assaut des fermes isolées où l’Académie tient ses séances secrètes et élève des cochons. Les porcs s’enfuient au vacarme de la bataille. Ils s’avoueront bientôt vaincus et viendront lécher la main de qui veut leur mort. Chefs de parti, extrémistes de gauche, populistes, chefs d’entreprise et lèche-bottes de tous horizons, viendront en chemise, cravate au cou, demander pardon de n’avoir pas compris plus tôt qui était le plus fort.          

    « Celui qui dicte les termes du débat, domine les débats » (Michel Foucault, ou un autre structuraliste avec une queue et une tête). La novlangue est indispensable aux tyrans. En politique les termes sont manipulés sans scrupule. Plus c’est gros mieux ça passe. Les Nazis : « Action Erntefest » (opération festival de la récolte) pour l’élimination des Juifs de Pologne, « Groß Lüge » (grand mensonge) technique de propagande produisant les plus gros mensonges possibles pour que personne ne puisse douter qu’ils soient vrais. Les Communistes quant à eux, actualisent les termes usés : prolétaire se dit travailleur, le Lupemproletariat (prolétaires en haillons) devient les pauvres tout simplement, les bourgeois sont les riches, les capitalistes des patrons et la révolution n’est plus qu’une transformation sociale. On peut multiplier les exemples, jusqu’au nom des pays : Républiques démocratiques de tout poil (on vient d’inventer le terme démocrature plus approprié pour les démocraties-dictatures), le Burkina Faso pays des hommes intègres (morts sans doute), le Pakistan pays des purs, le Salvador qui aurait grand besoin d’un sauveur, etc.

   On le voit, les oppresseurs manipulent le langage bien plus facilement que les opprimés. A-t-on traduit la bible en verlan ? Je serais curieux d’entendre la lecture d’un lai de Marie de France réécrit en écriture inclusive. Ne dit-elle pas :

                    « Tels purchace le mal d’altrui,                   « Tel qui dénonce le mal d’autrui,

                     Dunt tuz li mals revert sur lui. »               Voit tout le mal se retourner contre lui. »

Feuille 1917

1918, la paix de mon grand-père

La feuille

 

     En cherchant dans les archives de la famille pour trouver de la documentation sur la vie de mon grand-père maternel, j’ai trouvé dans son livret de solde une feuille de vigne, bien conservée, sur laquelle est écrit à l’encre noire : congé renouvelable 13 Mai 1919. Je n’y ai pas porté grande attention. Quoi de plus banal qu’une feuille ou une fleur conservée entre les pages d’un livre. Souvenir. Cela se fait-il encore ?

    Mon grand-père, François Le Lann s’est engagé à quinze ans dans la marine. Il était de la classe 1913. Matelot puis quartier-maître électricien, il fait la guerre sur les sous-marins. Il en sort vivant en 1919, pour épouser sa promise Isabelle, qui l’attend depuis cinq ans.

Sur le livret de solde, qui a pris une couleur tabac, je trouve des chiffres : en 1918, il gagne 3,00 francs par jour (solde de quartier-maître de 8 à 12 ans d’ancienneté), supplément 1,25 f. / jour (sans doute pour service à la mer), gratification pour la fête nationale : 1 f., Indemnité de combat 66,50 f. (pour 113 jours soit 0,59 f. / jour). À titre de comparaison une paire de chaussures en cuir, coûte entre 29,95 et 39,95 francs à la fin de la guerre. Le prix a doublé depuis 1914. François ne dépensait pas tout, il envoyait régulièrement de l’argent à sa famille.

    J’ai le souvenir d’un homme tout à fait démodé, avec sa raie au milieu et sa petite moustache genre Hitler. Grand type sec, son caractère est tout à l’opposé à sa morphologie. Affable, doux, aimant le vin, la bonne chère et le tabac. Il plaisante volontiers sur un registre surréaliste, voire absurde. Il prend la vie au fil de l’eau, ma grand-mère Isabelle tient le gouvernail en ronchonnant.

    Je reviens à la feuille, elle aussi couleur tabac et je réalise qu’elle a au moins cent ans. Je pense que c’est une feuille de vigne. Si c’est le cas, elle a été cueillie à Malte en 1917 (à Cherbourg, où mon grand-père finit la guerre, il n’en aurait pas trouvé de semblable). Pourquoi François a-t-il ramené ce souvenir de l’île des Chevaliers de l’Ordre de Jérusalem ?

   Il a été renvoyé dans ses foyers le 15 juin 1919. La feuille était déjà sèche pour qu’on puisse écrire dessus. Placée dans le livret de solde, elle symbolise la libération du marin. La fin de sa guerre. Et quoi de mieux qu’une feuille pour exprimer la paix ? A-t-on jamais vu des arbres se faire la guerre ? Et une feuille de vigne ! Bien que non croyant, François est imprégné de religion, la vêture d’Ève, l’ivresse de Noé, les filles de Loth, les noces de Cana, le sang du Christ… la vigne et le vin sont de puissantes images de la vie, et du péché aussi.

    Cette feuille presque miraculeusement conservée, livre cent ans après, l’espoir de paix que la fin de la Grande Guerre portait. La der. des der. ! Espoir terriblement déçu. Les guerres comme les feuilles d’arbre ont leur saison et rien ne peut les empêcher de revenir.

    Mon grand-père aurait aujourd’hui 125 ans. Il ne serait pas surpris je crois, de retrouver dans son livret de solde, une feuille cueillie dans une vigne de Malte au plus fort de la guerre, une feuille toujours vivante, comme lui dans mes souvenirs. Il y a inscrit la joie de la paix, immense, si forte, qu’elle est intacte un siècle après.

 

    Je trouve qu’on parle trop peu de cette année 1918 qui a déterminé l’avenir de l’Europe. Il y aura sans doute de multiples commémorations mais le sujet est peut-être trop complexe pour les journalistes, et puis Johnny est mort.

Cordeliere 10

Marie la Cordelière

Marie la Cordelière

L'été prochain, les recherches vont reprendre pour retrouver  l'épave de Marie la Cordelière, le navire d'Hervé de Portzmoguer disparu le 10 août 1512 dans le fameux combat de la Pointe Saint-Mathieu contre le Regent de l'amiral Howard.

Extrait de mon livre "Portzmoguer, un corsaire au service d'Anne de Bretagne" (éditions Yoran Embaner)

Le feu a pris sur l’avant, les voiles s’enflamment et propagent l’incendie dans la mâture du Regent. Je profite du moment de flottement que ça provoque, pour sauter sur le pavois et m’extraire de la masse des combattants, si compacte à présent qu’on ne peut plus manier le sabre, les marins se battent à la hache, au couteau. On patauge dans le sang. J’émerge à peine de la mêlée que je reçois comme un coup de masse sur la mâchoire. Je tombe à l’eau. J’enlève prestement ma brigantine pour ne pas couler. Parmi les blessés, les morts, les débris immondes, je m’accroche à un morceau de vergue. Je tâte ma joue, mon doigt passe au travers, mes dents sont en morceaux dans ma bouche. La Cordelière et le Regent s’éloignent lentement, emportés par le courant vers la pointe Saint-Mathieu, le grondement des flammes et le vacarme du combat faiblissent. Un éclair illumine soudain la mer, une explosion dantesque secoue l’air. Un instant, j’ai cru voir sur une intense lueur jaune, les membrures noires de la Cordelière voler en éclats. Des grappes d’hommes sont projetées en l’air. Dans l’avalanche de feu, d’eau, de bois enflammé, de fer qui retombe autour de moi, je distingue le Regent qui sombre. Le château émerge encore un peu puis, dans un bruit de digestion atroce, il disparaît dans les bouillonnements de la mer. Je suis sauf. Le silence soudain bourdonne dans mon crâne. Des voix appellent à l’aide, étrangement humaines après cette apocalypse. Il n’y a plus que des débris à la surface et quelques hommes éperdus, mutilés, sanglants, ou morts. Les Anglais ont mis des embarcations à l’eau et repêchent les rescapés, bientôt aidés par les pêcheurs de Bertheaume et du Conquet. Nous ne sommes que vingt survivants de Marie la Cordelière et soixante du Regent, pour près de deux mille victimes. Au soir, les Anglais ont quitté les lieux. Ils rentrent, trop éprouvés pour continuer à se battre. Chaque camp chantera victoire en rendant hommage à son adversaire, pour mieux faire valoir son propre héroïsme. Et moi, Jean de Coatmanac’h, sire de Touronce et de Poncelin, j’ai ces souvenirs atroces gravés sur mon visage en d’horribles cicatrices. Un autre survivant, Martin Le Nault du Conquet, le maître d’équipage de la Cordelière, peut lui aussi témoigner de ce que j’ai vu.

*

Les poètes et les historiographes n’ont plus qu’à se mettre à l’ouvrage pour la gloire de Portzmoguer et de la Bretagne. Ils feront pleurer la reine Anne, qui aimait tant son vaisseau, Marie la Cordelière et son vaillant capitaine. Ce 10 août 1512, Hervé de Portzmoguer dit Primauguet ne pouvant vaincre est mort en héros.

 

Jupiter modifie 2

Le jargon de Macron

Le jargon de Macron

 

Est-ce volontairement, par mimétisme mou ou courtisanerie que les journalistes, les hommes politiques et ceux qui parlent en public en général, imitent le style du Président de la République française ? Quant à l’expression écrite utilisée par les épigones qui utilisent ses tournures et périphrases, malheur à eux quand on les relira dans cinq ans (ce qui est peu probable), ils passeront pour des bêtes qui ne savent pas écrire.

Quand il dit : « Les convictions qui sont les miennes », « L’élan qui est le vôtre », etc. il n’est pas judicieux de le copier. On dira seulement : mes convictions ou votre élan. Certes la version courte a moins de poids mais, est-il nécessaire dans le discours, de mettre autant de lourdeur ? « C’est cela que nous ferons » ou « c’est cela que j’attends de vous » manque de la concision et de l’élégance qui font plus, pour la compréhension et l’efficacité, que les tournures alambiquées qui sentent la sueur des communicants. Enfin les « celles et ceux », « toutes et tous », les « femmes et les hommes de ce pays », l’obligation qu’il se fait, de séparer les citoyennes des citoyens, ne va pas dans le sens de l’égalité des salaires ! Ce serait plutôt un encouragement pour l’écriture inclusive, condamnée comme un péril mortel par l’Académie française et que tous les lèche-cul s’empressent d’adopter. Le discours croquignolesque de la pyramide du Louvres est l’exemple de longueurs et de répétitions, digne des meilleurs orateurs soviétiques et, en même temps, il avait bien le droit de se faire plaisir, il avait gagné après tout.

Tous les Présidents ont aimé utiliser des mots rares, originaux ou incongrus qui resteront attachés à leur nom. De Gaulle avait la « chienlit » et le « quarteron de généraux ». Pompidou cite Paul Eluard à propos du suicide de Gabrielle Russier : « Comprenne qui voudra ! ». Giscard d’Estaing nous quitte avec son « Au revoir » pathétique et ridicule. Le « ni ni » de Mitterrand en 1988, ni de droite ni de gauche, fait florès aujourd’hui. « l’abracadabrantesque » sauve Chirac qui ne trouve pas d’autres arguments pour réfuter le financement occulte du RPR. Puis le « casse toi pauvre con » de Sarkozy qui se passe de commentaires, les « sans dents » de François Hollande et pour finir ceux qui « foutent le bordel » du « plus cultivé que la moyenne », à Egletons.

Ce n’est pas sûr que les « galimatias » et « poudre de perlimpinpin » s’imposeront à l’histoire de France. À la vacuité habituelle du discours politique on voit s’ajouter la vulgarité, il est vrai prise sur le vif par des journalistes de plus en plus importuns. L’outrance dans le discours fait rire, quand le Président singe un prof de lettres dans son discours de Francfort, la traduction instantanée a dû donner du fil à retordre aux interprètes allemands, avec les caveat, totipotent, irrédentisme et autres rhizome du terrorisme.          

Enfin notre président, le plus cruel technocrate de la cinquième, utilise le langage de l’entreprise et des managers, comme si les Français (j’aurais dû dire les Françaises et les Français) étaient ses employés (c’est le contraire à mon avis). Il nous faut « faire notre propre introspection pour faire bouger les lignes » car « Le sentiment du progrès établit un horizon psychologique créant cette conviction intime que si on y travaille, la vie sera peut-être meilleure pour soi demain ». « Intervenir avec intelligence », « Le dialogue doit être exigeant », « la réorganisation responsable », nous devons « réinventer le projet »... On se croirait en salle de réunion, quand le patron secoue (remotive) ses troupes… ou prépare un plan de licenciement.

Décidément, la cinquième république nous dote de Présidents peu banals.

Gants de boxe annees 1920

Expression "du coup"

Du coup

 

      Du coup ça m’énerve. Pas de souci, du coup n’a jamais fait de mal à personne. Maladie très contagieuse mais bénigne, l’emploi de du coup à tout propos n’expose à aucune souffrance particulière, pas d’éruption de boutons, pas de sécheresse buccale ou autre, pas d’ecchymoses visibles, juste un petit pincement au cœur quand votre interlocuteur répète insidieusement du coup, pour vous faire honte de votre inculture ou de votre langage populacier.

    Donc du coup, évitez cette expression. Ce n’est pas difficile, les équivalents sont nombreux : donc, par conséquent, finalement, par suite, de ce fait, dans ces conditions, en fin de compte, etc. Exemple : au marché devant le marchand de légume.

– Vous n’avez plus de carottes ?

– Non Madame.

– Vos navets sont bons ?

– Tout frais déterrés ils sont.

Du coup je vais prendre des artichauts…

     On peut s’offusquer de remplacer les navets par des artichauts, ou que les navets soient déterrés ce qui fait un peu macabre, mais du coup en l’occurrence, aurait pu être remplacé (si vous portez un manteau de fourrure, un chapeau à plume élégant et des gants) par finalement ou toutefois.

     Alors, du coup, si on veut employer quand même cette expression (pour être dans le coup comme on disait autrefois – T’es plus dans l’coup, papa, t’es plus dans l’coup…) quand faut-il l’utiliser ?

     Au sens propre : « Frappé au visage, du coup il s’effondra ». Ce n’est pas très élégant mais c’est pertinent (à utiliser avec modération, je parle des coups au visage).

      Au sens d’une cause agissant brusquement : « l’usine explosa, du coup la ville prit feu. » Du coup peut prendre le sens d’aussitôt.

      Chaque époque a ses tics de langage qui énervent les vieux. Ceux-ci préfèrent leurs tics à eux. On disait pas de problème (ou pas de pébé ou encore, pas de pé), on dit maintenant pas de souci évolution freudienne qui transforme un problème à résoudre par le souci désinvolte de le contourner. Je ne parlerai pas des insultes nouvelles qui enrichissent chaque jour notre belle langue de termes parfois déguisés en verlan. J’ai la nostalgie du javanais de mon enfance, ou du louchébem (argot des bouchers parisiens) de tonton René. Les mots ont un goût dans la bouche, saveur de l’insulte ou du gros mot qui explose sur le palais, suavité du compliment, complexité de la phrase tournicotée, douceur des paroles d’amour, qui tournent dans la bouche comme une langue étrangère…

     Je conclurai sagement par le Abusus non tollit usum, l’abus n’exclut pas l’usage, maxime de l’ancien droit. L’abus que l’on peut faire d’une chose ne doit pas forcer nécessairement de s’en abstenir (voir les pages roses).                      

Les deux guitages

Le poète disparu, Philippe Siou

Il y a 5 ans disparaissait Philippe Siou. Après une khâgne et une maîtrise de lettres à Brest, on le retrouve professeur de lettres dans le Nord. Les élèves (et les parents) aiment ce prof atypique et brillant qui joue volontier de la guitare. Il s'est lancé dans la musique à 18 ans et, de groupe en groupe, compose et écrit des chansons de plus en plus insolites, insolentes et rebelles. Choquantes parfois. Il exorcise aussi son mal-être en dessinant les personnages qui le hantent.

On pense à toi Philippe, ta souffrance était et restera la nôtre.

Exemple de chanson, qu'il disait chansonnette, " Les fêtes bourgeoises " illustrée de deux dessins de sa main. On peut trouver la quasi totalité de ses textes dans le livre "La pipe à l'envers" chez Edilivre. 

 

Les fetes bourgeoises    

Chez nedo bal

Les célestes histoires de femmes, les bonnes feuilles

Extrait pour site webÉdith

                 Dans un coin de la salle de danse, une fille obèse, vêtue d’un pull jaune horrible, roule des yeux de grenouille. Elle hésite entre les pleurs et le rire. Elle choisit de pleurer pour ne pas montrer ses dents gâtées. Je détourne mon regard, pris de dégoût ou de pitié. Sur l’estrade les musiciens se donnent à fond, le batteur ivre laisse libre cours à son instinct de massacreur. Une vapeur âcre monte de la foule en sueur. Les glaces aux murs, dans leurs cadres patinés de crasse, sont couvertes de buée où l’on a tracé du bout des doigts, des schémas évocateurs. Un homme embrasse une femme goulûment, elle se laisse faire, lascive, provocante. La boule à facettes de miroirs tourne au plafond. Elle fait courir des petits nuages blancs et rouge sur les faces blafardes ou cramoisies. La nausée guette. La musique écrase ou déchire une mer de danseurs qui se moire, comme un champ de blé sous les coups de vent. Un bloc humain noyé dans un océan de rythme, tangue et roule sans cesse sous un ouragan de bruit. Les couples gigotent, comme pour se débarrasser de leurs voisins agglutinés, retenus ensemble par la force lumineuse et enveloppante de la boule du plafond. En un seul corps agité de spasmes, haletant, la foule grouille joyeusement, comme des vers sur un cadavre. […]

                Elle est au bar. Assise de biais sur un haut tabouret entre les hommes de sa cour, qui ne semblent pas pour l’instant beaucoup s’occuper d’elle. Ils boivent, c’est sérieux. D’un regard, appuyé d’un sourire, elle m’invite à m’approcher. Je me glisse près d’elle, le courtisan le plus proche s’est écarté avec indifférence, comme s’il cédait sa place à un enfant. Édith n’a pas changé. La silhouette est impeccable, le mollet tendu et le genou pointu, la cuisse lisse, la taille fine, le buste petit et haut, le cou hiératique. Dans son visage un peu durci, s’affirme un nez légèrement aquilin. Élégante et simple, elle porte un ensemble presque blanc (chaussures assorties) qui met en valeur la matité de son teint. J’entends de temps en temps parler d’elle et de son équipe. Les mauvaises langues lui font une réputation de fille légère…

Lire la suite dans le livre "Les célestes, histoires de femmes" en vente sur Amazon ou sur le site de l'éditeur : Les éditions du Désir.

Pierre emile barthelemy naufrage sur la cote bretonne 1851

Le Pays Pagan

      Voici ce qu'écrivait le Chevalier de Fréminville en 1832 sur les habitants du Pays Pagan :          

      Il reste en Bretagne, et particulièrement dans le nord du Léon, entre Plouguerneau et Plounéour-Trez, des hommes qui ont conservé la rudesse de leurs ancêtres celtes. L’antique férocité de mœurs des habitants de ce territoire qu’on nomme le Pays Pagan (c’est-à-dire païen) n'est point encore adoucie, elle est empreinte même dans leurs traits. L'habitant de ces côtes redoutables est de haute stature, basané, sec et nerveux ; il marche jambes et pieds nus, un bâton noueux à la main ; ses traits farouches et menaçants semblent défier l'étranger qui le rencontre. Sa figure hâve, son front sillonné de rides que la fatigue et l'inclémence du climat y ont tracés avant le temps, est ombragé d'une forêt de cheveux longs, flottant en désordre et que ne contient pas le petit bonnet bleu et plat placé au sommet de sa tête. Ses yeux creux brillent d'un feu sombre, ils se fixent avec avidité sur la voile qui paraît à l'horizon. Si les signes d'une tempête prochaine menacent de jeter ce vaisseau sur les écueils qui hérissent ces rivages, la joie se peint sur le visage du cruel paysan de Plounéour, elle éclaircit un instant sa physionomie sauvage, comme un éclair sinistre brille au milieu de ces nuages noirs dont les flancs recèlent la foudre. Il réunit ses parents, appelle ses amis, ses voisins, tous courent sur la grève en poussant des hurlements barbares ; armés de bâtons, de crocs et de fourches, ils attendent les débris du naufrage. Si les infortunés navigateurs, dont le navire vient de se fracasser, parviennent en luttant contre la mort à atteindre ce rivage fatal, ils sont à l'instant même dépouillés et massacrés inhumainement par ces Celtes féroces et indomptables. (Antiquités de Bretagne, Finistère. Brest 1832)

Vous qui passez couverture

Vous qui passez sans me voir

www.lagidouille.fr

    Le dernier recueil de nouvelles de La Gidouille vient de paraître.  Pour son  cinquième " Variations " La Gidouille a largement diffusé une idée directrice et large : " Vous qui passez sans me voir "

    Les auteurs, connus et aguerris ou amateurs et prometteurs, sont issus de toute la France, du nord au sud, de l'est à l'ouest. On s'amuse, on rit, on pleure, on frissonne, on tremble, en un mot, cette lecture de textes courts est aussi variée dans la forme (dessins, prose, poésie) que dans le ton. Un excellent cru. (Extrait de la quatrième de couverture)

    Ma contribution dans ce livre, est une nouvelle intitulée " M. Legrand ", qui raconte l'histoire de ce garagiste qui aimait trop les fraises des bois. Etonnant non ?

Le cochon est joueur 194546 wide

Un coup de groin

Un coup de groin !

         La multiplication des dénonciations d’agressions sexuelles sur les femmes, à la suite du hashtag Balancetonporc, me fait pousser un coup de groin indigné. C’est vrai que dans ma porcherie, où nous sommes séparés des truies, je n’ai pas la possibilité d’exprimer ma libido comme je voudrais mais je pense aux privilégiés, élevés en plein champ et à toutes les cochonneries qui leurs sont permises.

         Cochons mes frères, il est parmi vous des bêtes qui abusent de leur pouvoir, ils sont si forts, si populaires, si séduisants (même si leur aspect est parfois repoussant) aux yeux de certaines femelles, qu’ils se croient tout permis. Verras mes amis, limitez-vous aux femelles consentantes, elles sont assez nombreuses à vouloir entrer dans votre bauge. Laissez les autres tranquilles. Sinon, ils seront punis ceux qui abusent de la loi du plus porc.

        Bon, le verra dominant est incorrigible, les litres de sperme dont il dispose l’étouffent, il faut qu’il se soulage. Mais les autres, les petits cochons ? En liberté le porc n’est pas méchant. Il peut lécher sa truie sans la déranger, en douceur. Elle est flattée, ravie même, s’il fait ce qu’elle désire sans qu’elle ait besoin de le lui demander. Et si elle n’a pas envie, un petit coup de dent suffira à écarter l’importun, qui ira voir ailleurs.

        Mais dans ce monde tout est compliqué. Nous sommes si nombreux, si pressés les uns contre les autres que tout incident prend des proportions gigantesques. L’odeur d’un porc n’est pas désagréable mais les fragrances d’une porcherie sont insupportables. Et encore, nous n’avons pas l’odeur sur les ordinateurs (les élevages sont maintenant connectés). Nous qui phosphorons trop (à cause des aliments industriels trop riches en phosphore), n’ajoutons pas l’angoisse des autres à notre pauvre vie pour en faire un purgatoire anticipé. Il est des destins autrement cruels, dont nous ne nous soucions guère.

         Les caresses légitimes, au bon moment, peuvent faire oublier toutes les agressions. Les cicatrices restent mais ne font pas forcément souffrir ad vitam æternam (il y a des cochons cultivés aussi).

         Et pour les incorrigibles, je suis pour rétablir la peine de porc !

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Revue de presse, "Les Célestes, histoires de femmes"

Article du Télégramme du samedi 14 octobre 2017

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